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donné le succès de ses propres idées. L'union des états catholiques n'était-elle pas utile à l'un pour la paix et l'autorité qu'elle pouvait procurer à la France, comme à l'autre pour la reconstitution de l'unité catholique, brisée par la rivalité des Bourbons et des Habsbourg?

Tout cela a été exposé par M. Fagniez, dans le détail et dans l'œuvre, avec un luxe et une sûreté de preuves qui ne sauraient être contestés. Le secret, longtemps méconnu et dénaturé par le roman, de cette collaboration de quinze années s'éclaire désormais le mieux du monde à la double lumière d'une étude exacte des projets de Richelieu, de la vie tout entière de son collaborateur. Si le Père Joseph n'avait été qu'un simple agent diplomatique de Richelieu et son homme de confiance, son instrument docile et prêt à tout, l'énigme subsisterait de ce capucin, mystique et dévoué aux œuvres religieuses, devenu le serviteur aveugle et obscur d'une politique réaliste. M. Fagniez nous en a donné la clef en nous montrant en lui une véritable personnalité, très digne des deux volumes qu'il lui a consacrés.

Il reste un point qui mérite pourtant d'être expliqué. Pour M. Fagniez, jusqu'en 1632, le capucin aurait défendu ses idées et soutenu sa politique contre le premier ministre, puis, « peu à peu, sa conception personnelle d'une politique générale aurait cédé devant la politique commune, la politique nécessaire du cardinal. » J'avoue que cette interprétation me paraît mal s'accorder avec ce texte italien, que M. Fagniez cite luimême et qui nous paraît si concluant. Dès 1625, on notait que Richelieu entraînait le Père Joseph à ses idées plus que le capucin ne lui imposait les siennes. Il avait ses plans, où la politique de son ami n'entrait que pour une part, et, ni dans l'affaire de la Valteline ni à la diète de Ratisbonne, il n'en a sacrifié la variété et l'unité aux intentions, aux actes de son confident. J'admets que le Père Joseph fût plus à ses yeux qu'un agent, qu'il le traitât en collaborateur. Dans toute collaboration, c'est un fait constant, il y a toujours inégalité d'efforts et d'influence. L'unité de l'œuvre ne permet pas un partage absolu, surtout en politique. Entre les projets généraux et un peu chimériques du capucin et les desseins pratiques et d'abord français du cardinal, l'accord a pu s'établir, mais il n'a duré, dès le début de leur coopération, que par le sacrifice de plus en plus accentué des idées de croisade de l'un à l'inté rêt du royaume administré par l'autre.

Nul doute que Richelieu n'ait obtenu ce sacrifice par la puissance de son amitié et surtout par l'ascendant de son génie réaliste sur une nature que le mysticisme et l'enthousiasme inclinaient à l'illusion. Une lettre qu'il échangeait, en 1635, avec le secrétaire d'État des affaires étrangères, Bouthillier, nous en dit long sur les moyens qu'il employait pour s'attacher le Père Joseph, en le raillant peut-être en arrière. A la veille d'engager la guerre générale contre le Habsbourg, inquiet de la partie décisive qui allait se jouer, il écrivait : « Le Père Joseph... respond des affaires d'Allemagne, pourvu que je face ce que ses pensées

enthousiastiques lui diront. Voilà bien, je crois, prononcé par Richelieu lui-même, le dernier mot sur cette association d'esprits si différents et surtout inégalement sincères.

Je ne crois pas faire tort au cardinal, en croyant qu'il a flatté les illusions chères à son confident, pour ce que son expérience politique, sa souplesse, son autorité dans le monde catholique lui procuraient de ressources précieuses. «Il avait, » dit son plus récent biographe, M. Hanotaux, une sensibilité larmoyante toute de surface qui pouvait, au premier abord, tromper les âmes tendres, dominées d'ailleurs par la force de son esprit. Mais le fond de son cœur était froid. Jamais un sentiment ne l'écarta de la ligne que ses calculs lui avaient tracée. » Son amitié pour le Père Joseph, l'une des plus fortes peut-être qu'il fût capable d'éprouver, ne l'a jamais porté à la moindre concession que sa raison eût désapprouvée et en a exigé beaucoup que son adresse sut faire accepter.

Préciser ces nuances délicates dans les relations de ces deux hommes, tous deux très grands, malgré le pouvoir que l'un sut prendre sur l'autre, m'a paru nécessaire, même après l'étude si profonde de M. Fagniez. C'est pour moi le moyen d'expliquer comment aux yeux des contemporains le capucin a pris le caractère d'un agent simplement; quand on est à demi dupe, il est facile de passer pour complice et complaisant. Écoutons plutôt ce confrère du Père Joseph, le Père Ignace, dire à l'empereur, à propos de l'affaire de la Valteline où Richelieu, pour gagner du temps nécessaire à la pacification intérieure, laissa son ami négocier, en se réservant de le désavouer : « Quand le cardinal veut faire un bon tour, pour ne pas dire une fourberie, il se sert toujours de personnes pieuses. » Bien qu'alors on fût indulgent aux prélats obligés par leur situation politique à des actes incompatibles avec leur caractère, les adversaires de la politique française en Europe et à Rome avaient trop d'intérêt à exploiter les apparences d'une diplomatie obstinément hostile aux catholiques contre le religieux qui parlait de l'union entre les princes de sa foi et semait entre eux la discorde et la guerre. Sa personnalité a disparu ainsi dans la politique qu'il servait. Ce que je voudrais ajouter aux conclusions de son éminent biographe, c'est que ce n'est pas seulement la faute des contemporains s'ils ont égaré le jugement de l'histoire que M. Fagniez a si complètement revisé : le Père Joseph a été victime de sa collaboration avec Richelieu. Plus grand dans l'apostolat que dans la diplomatie, il n'a cependant été jugé que comme diplomate et par là diminué.

Que serait-ce si les contemporains avaient pu découvrir, avec la clarté que vient d'y porter l'abbé Dedouvres, dans ce capucin un pamphlétaire, ardent, tenace, toujours prêt à provoquer devant l'opinion les puissances catholiques? Le Père Joseph polémiste, voilà un nouvel aspect de cette figure si complexe, qu'on comprend mieux qu'il ait

fallu tant de temps et des études si patientes, si sagaces pour la déchiffrer. La thèse de l'abbé Dedouvres ne témoigne pas d'une méthode aussi assurée que les recherches de M. Fagniez. Pourtant les conclusions m'en paraissent certaines, sinon toujours, pour les raisons que l'auteur a données.

C'est par des considérations d'ordre littéraire surtout que l'abbé Dedouvres s'est déterminé à restituer au Père Joseph un grand nombre d'écrits politiques, d'œuvres polémiques, publiés sans nom d'auteur dans le Mercure ou attribués parfois à Fancan. On le conçoit : après avoir étudié les œuvres spirituelles du capucin, découvert son poème sur la Turciade, l'abbé Dedouvres était conduit à poursuivre l'étude de l'écrivain, négligé jusqu'ici par la critique, qui lui paraissait digne de reprendre sa place dans la littérature française.

Mais on peut regretter que pour établir ses titres il ait employé de préférence une méthode toute littéraire et procédé par l'examen de la forme plus que du fond.

Entre certains pamphlets anonymes, tels que l'État des princes chrétiens, le Progrès des conquêtes, le Dessein perpétuel, le Manifeste français et les Écrits perpétuels du Père Joseph, l'abbé Dedouvres a relevé de nombreuses analogies de style, des images familières au capucin, des tournures, des jeux de mots même; dans un long appendice, après les avoir signalés au cours de son étude pour en tirer parti, il a accumulé ces preuves, les croyant décisives. Elles ne me paraissent point l'être. N'est-il pas possible que deux écrivains contemporains, sans se confondre pourtant, confondent leurs habitudes et leurs formes de langage? L'abbé Dedouvres a prévu l'objection et déclaré la ressemblance trop complète, dans le cas qu'il examinait, pour qu'il doutât de l'identité. C'est malheureusement une question d'appréciation et de mesure. Des arguments de cette sorte n'emportent pas la conviction.

L'inconvénient de cette méthode m'a semblé plus grave encore, lorsque l'auteur s'attache, pour en tirer des conclusions, à la manière même, presque à l'inspiration des pamphlets du Mercure. Tel de ces pamphlets devra être attribué au Père Joseph, parce qu'il est d'un religieux, tel autre, parce qu'il est d'un professeur, ou d'un poète, ou d'un orateur, ou d'un gentilhomme, ou d'un philosophe, ou d'un soldat. Je conviens que le capucin était une nature très complexe. Mais tous ses contemporains réunis formaient un ensemble plus riche encore où l'on retrouvait plus aisément tant d'aptitudes et de vocations diverses.

Enfin, l'abbé Dedouvres emploie parfois un procédé de démonstration qui n'est pas d'une méthode très sûre. S'il croit avoir réussi à attribuer un premier pamphlet au Père Joseph, et qu'il vienne à en examiner un second qui ressemble au premier, la démonstration faite pour l'un lui paraît pour l'autre suffisante. C'est, à mon avis, construire un système sur une base bien fragile.

Et, malgré tout, l'abbé Dedouvres a raison; il aura eu le mérite incontestable d'évoquer et de reconstituer la figure du Père Joseph polémiste.

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Dès 1624, le capucin rédigeait son Discours sur l'État des princes chrétiens (Mercure, X, 461). Laissons toutes les preuves littéraires que l'abbé Dedouvres en donne : il en est une qui suffit, parce qu'elle est autrement solide. C'est l'identité de ce pamphlet avec le Mémoire présenté au roi par le Père Joseph, retrouvé et publié par M. Fagniez, II, 467-480. - En 1624, second pamphlet, sur l'Occurence des affaires présentes (Mercure, XI, 67); l'identité de cette œuvre avec une Remontrance au roi sur les affaires de la Valteline, que l'abbé Dedouvres attribue très justement au Père Joseph et par d'excellentes raisons, me paraît concluante. En 1625, le capucin a publié dans le Mercure un Discours sur les affaires de la Valteline, que M. Geley a eu tort d'attribuer à Fancan (Mercure, XI, 125). Son erreur s'explique par le fait qu'il a cherché entre les écrits de Fancan et celui-ci des rapports de style. L'abbé Dedouvres, qui critique justement M. Geley, mériterait le même reproche s'il n'avait à la fin, et comme surcroît, appuyé sa démonstration sur une preuve plus solide, l'identité de ce discours avec un Manifeste du Père Joseph contre les Espagnols de 1635, cité par M. Fagniez (II, 265), et qui est notoirement son œuvre.

C'est ainsi que l'abbé, presque sans s'en douter, a donné la preuve qu'il faut encore attribuer au Père Joseph un Advis sur l'état présent des affaires d'Allemagne (Mercure, XII, 731), faussement attribué par M. Geley encore à Fancan. C'est l'identité de jugements que l'auteur de l'Advis sur la politique espagnole avec ceux que le biographe autorisé du Père Joseph Lepré-Balain lui attribuent.

Et, de même, Lepré-Balain nous a conservé du Père Joseph un fragment (V, chap. vi) du Discours des alliances avec les hérétiques, si semblable aux Vindiciae theologiae iberopoliticae (Mercure, XI, 1099), attribué jusqu'ici à Jean Goulu, que l'abbé Dedouvres a parfaitement raison de le restituer au Père Joseph.

Il faut aussi lui rendre le Catholique d'état, œuvre prétendue de Jérémie Ferrier ou de Jean Sermond. Mais l'abbé Dedouvres a, selon moi, négligé l'argument décisif. Il l'a mis seulement en note (p. 304): « Quelquefois, dit le libelle, le zèle des plus saints est trop chaud. Saint Pierre met la main à l'épée pour sauver son maître, et n'y a Père capucin qui ne l'eût fait et de très bon cœur. » A quoi bon tant d'arguments tirés du style, et très douteux, à côté de cette marque d'auteur presque inconsciente et si certaine ?

Lorsque dans des libelles et écrits politiques on peut retrouver l'homme et le politique, cela ne vaut-il pas mieux, et n'est-ce pas plus logique que d'y rechercher l'écrivain? Ainsi me paraît s'établir solidement la part que le Père Joseph a prise, non seulement en 1635, mais depuis l'avènement de Richelieu, dans le Mercure, à la défense devant l'opinion publique, à la justification de la diplomatie du cardinal; apôtre

et polémiste politique, voilà deux aspects bien différents du capucin qu'on nous révèle à la fois. Et, à mon sens, il serait bien difficile de les concilier, et il le faut pourtant, puisqu'ils sont également unis, si l'on n'admettait pas que de très bonne heure le Père Joseph ait subordonné ses rêves au succès des entreprises de Richelieu au point de paraître, non seulement dans la diplomatie, mais dans la presse, son agent.

Faut-il aller jusqu'à considérer avec l'abbé Dedouvres le confident de Richelieu comme le directeur du Mercure français ? La seule preuve critique que l'auteur de cette thèse fournisse, c'est qu'en 1638, année de la mort du Père Joseph, le tome XXI du Mercure a paru chez un autre imprimeur que les vingt premiers. Si l'argument était décisif, pourquoi le tome X avec lequel aurait commencé la direction du Père Joseph et les suivants auraient-ils été publiés par le même imprimeur que les neuf précédents? Je ne suis pas convaincu par toute la série des raisons littéraires qu'apporte l'auteur de cette thèse. Entre le tome X et le tome XXI, le Mercure français contient des récits de missionnaires, et visiblement de capucins, où l'on peut retrouver la pensée et la plume du Père Joseph; il renferme des libelles politiques qu'on lui doit, pour une bonne part, attribuer. De ce que le Père Joseph a été fréquemment le collaborateur du Mercure, est-on en droit de conclure qu'il en a été le directeur de 1624 à 1639? Et sur quelle preuve l'abbé Dedouvres s'appuie-t-il pour reprocher à Barbier d'avoir attribué la direction du Mercure à Jean Richer? Je conclus avec lui, contre lui : « ce que le Père Joseph a été pour la Gazette, qui paraissait sous le nom de Renau. dot, un collaborateur, il a pu, il a dû l'être pour le Mercure, qui parut anonyme jusqu'au jour où il passa aux mains de Renaudot'. » Rien ne prouve qu'il ait été davantage le directeur des premiers journaux français, le vrai fondateur du journal en France. S'il tient à l'établir, l'abbé Dedouvres nous en doit d'autres preuves.

En les attendant, nous le remercierons de ce que son étude suggestive et sagace apporte encore de nouveau, d'inédit, aux belles études de M. Fagniez, auxquelles il semblait qu'on ne pût rien ajouter.

Émile BOURGEOIS.

Les étapes de l'histoire sociale de la Belgique (Bruxelles, Anvers, Gand, Liège), par Maurice HEINS (Extrait de la Revue de Belgique). Bruxelles, Weissenbruch, 1895. In-8°.

Ce livre est fait avec des ouvrages de seconde main. Il ne contient aucun texte nouveau, aucun fait nouveau; on ajoutera qu'il ne contient aucune idée nouvelle. L'auteur s'attarde même à des hypothèses anciennes et qui sont à présent abandonnées par exemple celle qui fait sortir

1. P. 528.

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