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Numéro 61.31 Juillet 1835.

Critique littéraire.

PENSÉES DE BLAISE PASCAL,

RÉTABLIES SUIVANT LE PLAN Dde l'auteur,

PUBLIÉES PAR L'AUTEUR DES ANNALES DU MOYEN-AGE ›.

Décou

Histoire des manuscrits et des éditions des Pensées de Pascal. verte de ses manuscrits. - Edition de Port-Royal.

Supplément de Desmolets. Autres manuscrits de Pascal. Edition de Condorcet, et notes de Voltaire. Classification des Pensées de Pascal.-Edition de l'abbé Bossut et de quelques autres. Edition de 1835, par

M. Frantiu.-Prééminence de cette édition.-Observations au nouvel éditeur.

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Connaissez-vous Baruch? demandait Lafontaine. Je demande, moi: Connaissez-vous Pascal? Etrange question! dites-vous. -Pas si étrange, car l'œuvre culminante de Blaise, ce qui nous est resté de lui sous le nom de Pensées, avait trouvé jusqu'ici bon nombre d'imprimeurs, je le sais, mais d'éditeurs, en vérité pas un seul.

:

Le mot paraît dur, mais il n'est que vrai : vous allez voir. Avant le Pascal de 1835, dont l'histoire vaut la peine d'être contée, trois tentatives principales avaient été faites le pêlemêle de Port-Royal, augmenté du pêle-mêle de Desmolets; l'anti-Pascal de Condorcet, comme disait Voltaire, et le classement à contre-sens de l'abbé Bossut. Trois tentatives manquées, trois gâchis, sur ma parole! Voulez-vous savoir en quoi? je ne

Gaume frères, 5, rue du Pot-de-Fer. 1 vol. Prix, 5 fr.

demande pas mieux que de vous l'apprendre. Chemin faisant, nous causerons des manuscrits de Pascal, dont vous ne savez pas grand'chose peut-être, ami lecteur. Après quoi, nous apprécierons bien mieux, vous et moi, ce que vaut l'œuvre d'entendement et de conscience dont vous venez de lire le titre.

I.-ÉDITION DE PORT-ROYAL.

Après la mort de Pascal, on trouva dans son cabinet, enfilés en plusieurs liasses, mais sans ordre quelconque et sans suite aucune, quantité de chiffons de dimensions diverses, tous précieux puisque ce haut génie y avait laissé empreints des éclairs de sa pensée, mais tous à peu près illisibles. Ses amis de PortRoyal y jetèrent les yeux, et familiers qu'ils étaient avec les traits les plus informes de son écriture, ils déchiffrèrent quelques-uns de ces fragmens, et y reconnurent avec admiration autant de pierres d'attente du monument que Fascal voulait élever à la vérité du dogme chrétien. Confidens intimes de ce grand dessein, ils furent si frappés de ce qu'il se révélait de vigueur et de puissance dans ce que la mort en avait épargné, qu'ils s'empressèrent de recueillir ces notes éparses, ces indications hâtives, haletantes, écourtées, écrites en de rares et brefs intervalles pour fixer des souvenirs sans cesse troublés par d'atroces douleurs.

« La première chose que l'on fit (c'est Port-Royal qui parle), fut de faire copier ces petits morceaux de papier tels qu'ils étaient, et dans la même confusion qu'on les avait trouvés. Mais, lorsqu'on les vit en cet état, et qu'on eut plus de facilité de les lire et de les examiner que dans les originaux, ils parurent d'abord si informes, si peu suivis, et la plupart si peu expliqués, qu'on fut fort long-tems sans penser du tout à les faire imprimer....... Enfin on fut obligé de céder à l'impatience et au grand désir que tout le monde témoignait..., et ainsi on se résolut de les donner au public. »

Ainsi l'édition de Port-Royal, qui aurait dû être une œuvre de piété amicale et d'enthousiasme chrétien, ne fut qu'un acte de tardive condescendance, j'ai presque dit de résignation. En ces tems de sérieux respect pour le public, on ne savait com-'

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ment lui offrir des matériaux bruts, non disposés encore par l'architecte, non polis par la main assidue de l'ouvrier. « La première manière de l'exécuter qui vint dans l'esprit, et qui était sans doute la plus facile, était de les faire imprimer tout de suite dans le même état qu'on les avait trouvés. Mais l'on jugea bientôt que de le faire de cette sorte, c'eût été perdre presque tout le fruit où on en pouvait espérer........ Il y avait une autre manière, qui était d'y travailler auparavant, d'éclaircir les pensées obscures, d'achever celles qui étaient imparfaites; et en prenant dans tous ces fragmens le dessein de M. Pascal, de suppléer en quelque sorte l'ouvrage qu'il voulait faire. Cette voie eût été assurément la plus parfaite; mais il était aussi très-difficile de la bien exécuter..... Ainsi l'on a choisi une manière entre deux. L'on a pris seulement dans ce grand nombre de pensées celles qui ont paru les plus claires et les plus achevées, et on les donna telles qu'on les avait trouvées, sans y rien ajouter, ni changer; si ce n'est qu'au lieu qu'elles étaient sans suite, sans liaison, et dispersées confusément de côté et d'autre, on les a mises dans quelque sorte d'ordre, et réduit sous les mêmes titres celles qui étaient sur les mêmes sujets et l'on a supprimé toutes les autres qui étaient ou trop obscures ou trop imparfaites..

Du propre aveu de MM. de Port-Royal, leur édition est donc une édition tronquée, incomplète, et, notez ce point-ci, en dehors du plan de Pascal.

Non certes, que ce plan fut ignoré d'eux : ils consacrent au contraire la meilleure part de leur préface à l'exposer avec détail, d'après un entretien de l'auteur, antérieur à sa dernière maladie. Et savez-vous ce qu'ils ajoutent?« Il ne faut pas s'étonner si, dans le peu qu'on en donne (il s'agit des Pensées), on n'a pas gardé son ordre et sa suite pour la distribution des matières. Comme on n'avait presque rien qui se suivît, il eût été inutile de s'attacher à cet ordre. On espère même qu'il y aura peu de personnes qui, après avoir bien conçu une fois le dessein de M. Pascal, ne suppléent d'elles-mêmes au défaut de cet ordre; et qui, en considérant avec attention les diverses matières répandues dans ces fragmens, ne jugent facilement où

elles doivent être rapportées suivant l'idée de celui qui les avait écrites. »

Ainsi les solitaires de Port-Royal conviennent que le plan de leur édition n'a rien de commun avec celui de l'auteur, et, chose naïve, ils se sont abstenus de suivre ce plan, à raison de la facilité même avec laquelle il pouvait être rétabli.

Et ce n'est pas l'unique défaut de l'édition princeps des Pensées. Les amis de Pascal en avaient supprimé un assez grand nombre. Bien plus, malgré le témoignage qu'ils se rendent de n'avoir rien changé à celles qu'ils publient, les manuscrits attestent que les premiers éditeurs en ont modifié quelques-unes. La hardiesse, tranchons le mot, la témérité apparente de plusieurs de ces pensées, pouvait servir des passions alors flagrantes. PortRoyal, suspect à plus d'un titre, Port-Royal, foyer d'une double opposition, politique et religieuse, devait craindre de confirmer et d'irriter les préventions toutes-puissantes du grand Roi. Le 20 novembre 1668, Arnauld écrivait au beau-frère de Pascal (Ch. Périer) : « Il ne faut pas être si difficile, ni si religieux à › laisser un ouvrage comme il est sorti de la main de l'auteur, ›quand on le veut exposer à la censure publique. On ne saurait être trop exact quand on a affaire à des ennemis d'aussi méchante humeur que les nôtres. Il est bien plus à propos de prévenir les chi» canes, que de se réduire à la nécessité de faire des apologies. › Voilà sous l'influence de quelles préoccupations les Pensees parurent pour la première fois, en 1670. De notables fragmens sur l'impuissance de la raison humaine dans la sphère métaphysique et sur ses incertitudes dans l'édifice de nos institutions civiles, manquent à cette édition comme à toutes celles qui ont suivi durant un demi-siècle.

Toutefois, rendons grâces à Port-Royal : tout défectueux que fut ce petit volume, il n'en sauvait pas moins de l'oubli un des trois plus mémorables monumens de la langue française, et l'élan le plus admirable peut-être qui ait transporté jamais un génie d'homme. Aussi telle fut la fortune de ce livre que, dès son apparition, il fut placé à une incomparable hauteur dans l'estime publique, et qu'il n'en a pas déchu un seul jour. On demandait à Bossuet quel était l'ouvrage ancien ou moderne qu'il aimerait

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