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» où de pareilles lois politiques seroient con-^ » sidérées comme une dissolution absolue de » la liberté; mais je dirai que, sous l'ancienne » monarchie françoise , jamais un parlement, » ni même une justice inférieure , n'auroit de» mandé le consentement du prince pour sévir » contre une prévarication connue de la part » d'un agent public, contre un abus de pouvoir » manifeste; et un tribunal particulier , sous » le nom de cour des aides, étoit juge ordi» naire des droits et des délits fiscaux, et n'a» voit pas besoin d'une permission spéciale » pour acquitter ce devoir dans toute son » étendue.

» Enfin, c'est une expression trop vague que « celle d'agent du gouvernement; l'autorité , » dans son immense circonférence, peut avoir » des agens ordinaires et des agens extraordi» naires; une lettre d'un ministre, d'un préfet, M d'un lieutenant de police, suffit pour créer un » agent; et si dans l'exercice de leurs fonctions, » ils sont tous hors de l'atteinte de la justice, à » moins d'une permission spéciale de la part M du prince, le gouvernement aura dans sa main » des hommes qu'un tel affranchissement ren» dra fort audacieux, et qui seront encore à » couvert de la honte par leur dépendance di» recte de l'autorité suprême. Quels instrumeas

» de choix pour la tyrannie. ! »

Ne diroit-on pas que M. Necker, écrivant ces paroles en 1802, prévoyoit ce que l'empereur a fait depuis de son conseil d'état ? Nous avons vu les fonctions de l'ordre judiciaire passer par degrés dans les mains de ce pouvoir administratif , sans responsabilité comme sans bornes; nous l'avons vu même usurper les attributions législatives; et ce divan n'avoit à redouter que son maître.

M. Necker, après avoir prouvé qu'il n'y avoit point de république en France sous le gouvernement consulaire , en conclut aisément que l'intention de Bonaparte étoit d'arriver à la royauté; et c'est alors qu'il développe, avec une force extrême, la difficulté d'établir une monarchie tempérée, sans avoir recours aux grands seigneurs déjà existans, et qui d'ordinaire sont inséparables d'un prince d'une ancienne race. La gloire militaire peut certainement tenir lieu d'ancêtres ; elle agit plus vivement même sur l'imagination que les souvenirs : mais comme il faut qu'un roi s'entoure des rangs supérieurs, il est impossible de trouver assez de citoyens illustres par leurs exploits, pour qu'une aristocratie toute nouvelle puisse servir de barrière à

l'autorité qui l'auroit créée. Les nations ne sont pas des Pygmalions qui adorent leur propre ouvrage, et le sénat, composé d'hommes nouveaux , choisis dans une foule d'hommes pareils, ne°se sentoitpas de force, et n'inspiroit pas de respect.

Ecoutons, sur ce sujet, les propres paroles de M. Necker; elles s'appliquent à la chambre des pairs, telle qu'on la fit improviser par Bonaparte en 1815; elles s'appliquent surtout au gouvernement militaire de Napoléon, qui étoit pourtant bien loin, en 1802 , d'être établi comme nous l'avons vu depuis. « Si donc,. ou par une révo» lution politique, ou par une révolution dans )) l'opinion ,. vous aviez perdu les élémens pro« ductifs des grands seigneurs, considérez-vous « comme ayant perdu les élémens productifs de » la monarchie héréditaire tempérée , et tour» nez vos regards , fût-ce avec peine > vers un » autre ordre social.

» Je ne crois pas que Bonaparte lui-même, » avec son talent, avec son génie, avec toute » sa puissance , pût venir à bout d'établir en » France, aujourd'hui, une monarchie hérédi» taire tempérée. C'est une opinion bien im» portante ; voici mes motifs; qu'on juge. » Je fais observer auparavant que cette opi» nion est contraire à ce que nous avons enten~ » du répéter après l'élection de Bonaparte. Voilà » la France, disoit-on, qui va se reprendre au » gouvernement d'un seul, c'est un point de » gagné pour la monarchie. Mais que signifient » de telles paroles? Rien du tout; car nous ne » voulons pas parler indifféremment de la mo» narcliie élective ou héréditaire, despotique » ou tempérée, mais uniquement de la monar» chie héréditaire tempérée; et sans doute que » le gouvernement d'un prince de l'Asie , le « premier qu'on voudra nommer, est plus dis» tinct de la monarchie d'Angleterre que la rë» publique américaine.

» Il est un moyen étranger aux idées repu» blicaines, étranger aux principes de la mo» narchie tempérée, et dont on peut se servir w pour fonder et pour soutenir un gouverne» ment héréditaire. C'est le même qui introdui« sit, qui perpétua l'empire dans les grandes » familles de Rome, les Jules , les Claudiens, » les Flaviens, et qui servit ensuite à renverser » leur autorité. C'est la force militaire, lespré» toriens, les armées de l'Orient et de l'Occi») dent. Dieu garde la France d'une semblable » destinée! »

Quelle prophétie! Si je suis revenue plu

sieurs fois sur le mérite singulier qu'a eu M. Necker dans ses ouvrages politiques, de prédire les événemens, c'est pour montrer comment un homme très-versé dans la science des constitutions, peut connoître d'avance leurs résultats. On a beaucoup dit en France que les constitutions ne signifîoient rien, et que les circonstances étoient tout. Les adorateurs de l'arbitraire doivent parler ainsi, mais c'est une assertion aussi fausse que servile.

L'irritation de Bonaparte fut très-vive à la publication de cet ouvrage, parce qu'il signaloit d'avance ses projets les plus chers, et ceux que le ridicule pouvoit le plus facilement atteindre. Sphinx d'un nouveau genre, c'étoit contre celui qui devinoit ses énigmes que se tournoit sa fureur. La considération tirée de la gloire militaire peut, il est vrai, suppléer à tout; mais un empire fondé sur les hasards des batailles ne suffisoit pas à l'ambition de Bonaparte, car il vouloit établir sa dynastie, bien qu'il ne pût de son vivant supporter que sa propre grandeur.

Le consul Lebrun écrivit à M. Necker, sous la dictée de Bonaparte, une lettre où toute l'arrogance des préjugés anciens étoit combinée avec la rude âpreté du nouveau despotisme. On y accusoit aussi M. Necker d'être l'auteur

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