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qu'on trouve à un homme tout-puissant; il nous en coûte davantage à nous autres particuliers, pour gagner notre vie de célébrité. Néanmoins on n'est pas quinze ans le maître de l'Europe, . sans avoir une vue perçante sur les hommes et sur les choses. Mais il y avoit dans la tête de Bonaparte une incohérence, trait distinctif de tous ceux qui ne classent pas leurs pensées sous la loi du devoir. La puissance du commandement avoit été donnée par la nature à Bonaparte, mais c'étoit plutôt parce que les hommes n'agissoient point sur lui, que parce qu'il agissoit sur eux, qu'il parvenoit à en être le maître; les qualités qu'il n'avoit pas lui servoient autant que les talens qu'il possédoit, et il ne se faisoit obéir qu'en avilissant ceux qu'il soumettoit. Ses succès sont étonnans, ses revers plus étonnans encore; ce qu'il a fait avec l'énergie de la nation est admirable; l'état d'engourdissement dans lequel il l'a laissée, peut à peine se concevoir. La multitude d'hommes d'esprit qu'il a employés est extraordinaire; mais les caractères qu'il a dégradés nuisent plus à la liberté que toutes les facultés de l'intelligence ne pourroient y servir. C'est à lui surtout que peut s'appliquer la belle image du despotisme dans VEsprit des lois : il a coupé

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l'arbre par la racine pour en avoir le fruit; et peut-être a-t-il desséché le sol même.

Enfin Bonaparte, maître absolu de quatrevingts millions d'hommes , ne rencontrant plus d'opposition nulle part, n'a su fonder ni une institution dans l'état, ni un pouvoir stable pour lui-même. Quel est donc le principe destructeur qui suivoit ses pas triomphans? quel est-il? le mépris des hommes, et par conséquent de toutes les lois, de toutes les études, de tous les établissemens, de toutes les élections , dont la base est le respect pour l'espèce humaine. Bonaparte s'est enivré de, ce mauvais vin du machiavélisme; il ressembloit sous plusieurs rapports aux tyrans italiens du quatorzième et du quinzième siècles; et, comme il avoit peu lu, l'instruction ne combattoit point dans sa tête la disposition naturelle de son caractère. L'époque du moyen âge étant la plus brillante de l'histoire des Italiens, beaucoup d'entre eux n'estiment que trop les maximes des gouvernemens d'alors; et ces maximes ont toutes été recueillies par Machiavel.

En relisant dernièrement en Italie son fameux écrit du Prince, qui trouve encore des croyans parmi les possesseurs du pouvoir , un fait nouveau et une conjecture nouvelle m'oot

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revient sans cesse à la nécessité d'une organisation militaire purement nationale; et, s'il a souillé sa vie par son indulgencepourlescrimes c[ es Borgia, c'est peut-être parce qu'il s abandonnoit trop au besoin de tout tenter pour recouvrer l'indépendance de sa patrie. Bonaparte n'a sûrement pas examiné le Prince de Machiavel sous ce point de vue; mais il y a cherché ce qui passe encore pour de la profondeur parmi les âmes, vulgaires : l'art de tromper les hommes. Cette politique doit tomber à mesure que les lumières s'étendront; ainsi la croyance à la sorcellerie n'existe pjus , depuis qu'on a decouvert les véritables Jojs de la physique.

Un principe général, quel qu'il fût, déplaisoit à Bonaparte, comme une niaiserie ou comme un ennemi. Il n'écoutoit que les considérations du moment, et n'examinoit les choses que sous le rapport dp leur utilité immédiate; car il auroit voulu mettre le monde entier en rente viagère sur sa tête. Il n'étoit point sanguinaire,., mais indifférent à la yie dos hommes. Il ne la considéroit que comme un moyen d'arriver à son but, ou comme un obstacle à écarter de sa route. |1 n'étoit pas mènje aussi colère qu'il a souvent paru l'être : il vouloijt effrayer avec ses paroles, afin de s'épargner le fait par la menace. Tout étoit chez lui moyen ou but; l'involontaire ne se trouvent nulle part, ni dans le bien , ni dans le mal. On prétend qu'il a dit : J'ai tant de conscrits à dépenser par an. Ce propos est vraisemblable , car Bonaparte a souvent assez m éprise ses auditeurs pour se complaire dans un genre de sincérité qui n'est que de l'impudence.

Jamais il n'a cru aux sentimens exaltés , soit dans les individus, soit dans les nations; il a pris l'expression de ces sentimens pour de l'hypocrisie. Il pensoit tenir la clef de la nature humaine par la crainte et par l'espérance , habilement présentées aux égoïstes et aux ambitieux. Il faut en convenir, sa persévérance et son activité ne se ralentissoient jamais quand il s'agissoit des moindres intérêts du despotisme; mais c'étoit le despotisme même qui devoit retomber sur sa tête. Une anecdote, dans laquelle j'ai eu quelque part, peut offrir une donnée de plus sur le système de Bonaparte relativement à l'art de gouverner.

Le duc de Melzi, qui a été pendant quelque temps vice - président de la république Cisalpine , étoit un des hommes les plus distingués que cette Italie, si féconde en tout genre, ait produits. Né d'une mère espagnole et d'un

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