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lant emmener avec moi des proscrits , et qu'on alloit examiner mes gens. Il trouva qu'il en manquoit un désigné sur mon passe-port (c'étoit celui que j'avois renvoyé); et, en conséquence de cette erreur, il exigea que je fusse conduite par un gendarme à l'hôtel de ville. Rien n'étoit plus effrayant qu'un tel ordre; il falloit traverser la moitié de Paris, et desçendre sur la place de Grève, en face de l'hôtel de ville; or, c'étoit sur les degrés mêmes de l'escalier de cet hôtel que plusieurs personnes avoient été massacrées le 10 août; aucune femme n'avoit encore péri, mais le lendemain la princesse de Lamballe fut assassinée par le peuple, dont la fureur étoit déjà telle que tous les yeux sembloient demander du sang. .

Je fus trois heures à' me rendre du faubourg Saint-Germain à l'hôtel de ville : on me condujsit au pas, à travers une foule immense qui m'assailloit par des cris de mort; ce n'étoit pas moi qu’on injurioit, à peine alors me connoissoit-on; mais une grande voiture et des habits galonnés représentoient aux yeux du peuple ceux qu'il devoit massacrer. Ne sachant pas encore combien dans les révolutions l'homme devient inhumain, je m'adressai deux ou trois fois aux gendarmes, qui passoient près de ma voiture, pour leur demander, du secours, et ils me répondirent par les gestes les plus dédaigneux et les plus menaçans. J'étois grosse, et cela ne les désarmoit pas; tout au contraire, ils étoient d'autant plus irrités qu'ils se sentoient plus coupables : néanmoins le gendarme qu'on avoit mis dans ma voiture, n'étant point animé par ses camarades, se laissa toucher par ma situation, et il me promit de me défendre au péril de sa vie. Le moment le plus dangereux devoit être à la place de Grève ; mais j'eus le temps de m'y préparer d'avance, et les figures dont j'étois entourée, avoient une expression si méchante, que l'aversion qu'elles m'inspiroient me donnoit plus de force.

Je sortis de ma voiture au milieu d'une multitude armée, et je m'avançai sous une voûte de piques. Comme je montois l'escalier, également hérissé de lances, un homme dirigea contre moi celle qu'il tenoit dans sa main. Mon gendarme m'en garantit avec son sabre; si j'étois tombée dans cet instant, c'en étoit fait de ma vie : car il est de la nature du peuple de respecter ce qui est encore debout; mais, quand la victime est déjà frappée, il l'achève.

J'arrivai donc enfin à cette commune prési

dée par Robespierre, et je respirai parce que j'échappois à la populace : quel protecteur cependant que Robespierre ! Collot-d'Herbois et Billaud-Varennes lui servoient de secrétaires , et ce dernier avoit conservé sa barbe depuis quinze jours pour se mettre plus sûrement à l'abri de tout soupçon d'aristocratie. La salle étoit comble de gens du peuple ; les femmes, les enfans, les hommes crioient de toutes leurs forces : Vive la nation! Le bureau de la commune, étant un peu élevé, permettoit à ceux qui s'y trouvoient placés de se parler. On m'y avoit fait asseoir; et pendant que je reprenois mes sens, le bailli de Virieu , envoyé de Parme, qui avoit été arrêté en même temps que moi, se leva pour déclarer qu'il ne me connoissoit pas; que mon affaire, quelle qu'elle fût, n'avoit aucun rapport avec la sienne, et qu'on ne devoit pas nous confondre ensemble. Le manque de chevalerie du pauvre homme me déplut, et cela m'inspira un désir d'autant plus vif de m'être utile à moi-même, puisqu'il ne paroissoit pas que le bailli de Virieu eût envie de m'en épargner le soin. Je me levai donc, et je représentai le droit que j'avois de partir comme ambassadrice de Suède, et les passe-ports qu'on m'avoi: donnés en conséquence de ce droit.

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Dans ce moment Manuel arriya : il fut trèsétonné de me voir dans une si triste position ; et , répondant aussitôt de moi jusqu'à ce que la commune eût décidé de mon sort , il me fit. quitter cette terrible place, et m'enferma avec ma femme de chambre dans son cabinet. · Nous restâmes là six heures à l'attendre, mourant de faim, de soif et de peur. La fenêtre de l'appartement de Manuel donnoit sur la place de Grève, et nous voyions les assassins revenir des prisons avec les bras nus et sanglans, et poussant des cris horribles.

Ma voiture chargée étoit restée au milieu de la place, et le peuple se préparoit à la piller, lorsque j'aperçus un grand homme en habit de garde national , qui monta sur le siége, et défendit à la populace de rien dérober. Il passa deux heures à défendre mes bagages, et je ne pouvois concevoir comment un si mince intérêt l'occupoit au milieu de circonstances si effroyables. Le soir cet homme entra dans la chambre où l'on me tenoit renfermée, accompagnant Manuel. C'étoit le brasseur Santerre, si cruellement connu depuis ; il avoit été plusieurs fois témoin , et distributeur dans le faubourg Saint-Antoine où il demeuroit, des approvisionnemens de blé envoyés par mon père

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dans les temps de disette, et il en conservoit de la reconnoissance. D'ailleurs ne voulant pas, comme il l'auroit dû en sa qualité de commandant, courir au secours des prisonniers, garder ma voiture lui servoit de prétexte. Il voulut s'en vanter auprès de moi, mais je ne pus m'empêcher de lui rappeler ce qu'il devoit faire dans un pareil moment. Dès que Manuel me revit, il s'écria avec beaucoup d'émotion : Ah! que je suis bien aise d'avoir mis hier vos deux amis en liberté! En effet, il souffroit amèrement des assassinats qui venoient de se commettre, mais il n'avoit déjà plus le pouvoir de s'y opposer. L'abîme s'entr'ouvroit derrière les pas de chaque homme qui acquéroit de l'autorité ; et, dès qu'il reculoit, il y tomboit.

Manuel, à la nuit, me ramena chez moi. dans sa voiture ; il auroit craint de se dépopulariser en me conduisant de jour. Les réverbères n'étoient point allumés dans les rues, mais on rencontroit beaucoup d'hommes avec des flambeaux dont la lueur causoit plus d'effroi que l'obscurité même. Souvent on arrêtoit Manuel pour lui demander qui il étoit; mais, quand il répondoit, Le procureur de la commune,

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