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les usages de ses habitans doivent s'éloigner des nôtres plus que ceux de toute autre nation asiatique. Or, s'ils savent qu'un arabe n'appelle pas sa maîtresse mademoiselle, comment recevront-ils Mlle. Houngiu, M1e. Lan-iu, et tant d'autres qui, par les grâces de leur esprit, ont fait les délices de Pékin, et qu'on se propose de produire incessamment à Paris? Accoutumés qu'ils sont à traiter avec des cadis, comment accueilleront-ils nos préfets et nos sous-préfets chinois? Sur le seul titre de nos personnages, ils révoqueront en doute leur origine. Nous avons, je l'avoue, un moyen bien simple de prévenir leurs soupçons et de satisfaire leur goût. Au lieu de rendre Siao-tsie par «< mademoiselle » qui y correspond exactement, au lieu de traduire Tchi-fou et Tchi-hian par les mots

préfet » et «sous-préfet » qui s'en rapprochent le plus possible, il nous suffirait, en travaillant pour ces lecteurs commodes, de transcrire en lettres romaines les caractères chinois dont la version serait trop francaise; et, dussent-ils confondre les noms propres avec les termes honorifiques que le tems et la civilisation ont introduits à la Chine, nous leur ménagerions ainsi le plaisir de prononcer en nous lisant moins de français que de chinois.

Nous aurions aussi nos coudées franches dans la traduction des phrases, et c'est surtout alors que nous sentirions le prix des facilités dont ils nous font un devoir. La clarté, la précision auxquelles les auteurs du siècle dernier nous avaient accoutumés, devraient être proscrites de nos versions; car si ce sont là les

que

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traits distinctifs de la littérature française, il est évident les caractères inverses doivent appartenir à la littérature des peuples qui sont situés de l'autre côté du globe. . Assurément les lecteurs qui conçoivent ainsi notre travail sont aussi précieux pour nous que les autres sont désespérans ; et l'on me dira sans doute qu'il faudrait être ennemi de soi-même pour se donner tant de peine à faire des traductions françaises, quand par là on est sûr de déplaire aux uns sans être certain de parvenir à contenter les

autres.

Mais, quelle que soit la rigueur des préceptes auxquels je me suis soumis, je ne saurais les enfreindre volontairement avant d'avoir cessé de croire à leur bonté. Jusque-là je m'efforcerai d'écrire en français des versions fidèles; je tendrai sans cesse, quoique avec la certitude douloureuse de rester bien loin du but, vers cette double perfection dont on verra bientôt un modèle dans la traduction si impatiemment attendue du roman des Deux Cousines, par M. AbelRémusat. Toutefois, je préviens les lecteurs en général que, s'ils ne doivent pas s'attendre à trouver toujours dans ma version la valeur rigoureuse des phrases dont le génie de notre langue repousserait la traduction verbale, ils peuvent compter du moins que je ne substituerai jamais sciemment à un passage intraduisible des choses qui ne pourraient pas entrer dans le cercle des conceptions chinoises.

TANDIS que

les ennemis de Lieou-thsing, réduits au silence par les dernières mesures de l'autorité publique, préparaient dans l'ombre une nouvelle atta> que contre la réputation de ce jeune homme, celuici n'était occupé que de Hoa-thian son défenseur.

<< Il ne m'a pas même entrevu », disait-il à sa mère; « et pour s'être arrêté une fois dans notre jardin, il m'a écrit des vers tout pleins d'amitié, des vers qui partent du cœur. Il s'est chargé de mon infortune, et s'est exposé pour moi au ressentiment de mes ennemis. Enfin, au moment de son départ, il a obtenu par sa recommandation un édit qui me place sous la protection des autorités. Fût-il mon père ou mon frère, il n'aurait pas pu faire davantage; c'est un ami tout divin. Mais après tant de faveurs reçues, je ne lui ai point encore donné le moindre signe de ma, reconnaissance comment pourrais-je goûter le repos ? Heureusement il n'y a pas très-loin d'ici à Canton. J'ai dessein d'y aller pour lui faire mes remercîmens en personne, et lui montrer que je ne suis pas un ingrat. >>

— « Il serait bon sans doute », répondit Madame Yang (1), « de lui faire vos remercîmens en personne ; mais vous êtes tout jeune, et n'avez jamais

(1) En prenant le titre de Fou-jin, Madame, les femmes mariées conservent en Chine leur nom de famille. Ainsi Madame Yang était Mlle. Yang avant son mariage. Cet usage n'est cependant point constant ; et quelquefois les femmes prennent le nom de famille de leur mari.

passé le seuil de notre porte; comment oserez-vous entreprendre ce voyage? >>

- «Ma mère », répondit Lieou-thsing, « prenez garde, en m'élevant trop délicatement, de faire de moi un homme inutile. Puisque j'ai abordé ce sujet, voyez notre ami Hoa-thian; il n'est pas beaucoup plus âgé que moi, et cependant, parti du Tchekiang, il a traversé le Fo-kian, et est allé à Canton présenter un plan de campagne au gouverneur militaire; il a déjà fait le service d'un homme; il s'est déjà montré chinois. Pour moi, je ne demande qu'à l'aller voir afin de lui témoigner ma gratitude. Ce devoir rempli, je reviens au logis. Ce ne sera jamais qu'une absence d'un mois et demi; quel obstacle y voyez-vous ? »

<< Durant ce voyage vous aurez à souffrir des injures de l'air. D'ailleurs vous n'avez jamais voyagé; et puis la province de Kouang-toung est vaste.... où irez-vous chercher votre ami?

- << Il est bon que jeune encore je m'accoutume aux fatigues des voyages. Quant à notre ami, il remplit les fonctions de conseiller près du gouverneur militaire de la province; ce poste élevé le met en évidence. Comment donc pouvez-vous craindre que je ne le trouve pas ? ... Rassurez-vous, ma mère ; c'est un mois de vacances que je vais prendre ; mais il n'y a aucune raison pour que je ne revienne pas au logis. »

Madame Yang ne fit plus d'objections et s'occupa des préparatifs du voyage. Elle ordonna au vieux

serviteur d'accompagner son fils et de se faire suivre des deux jeunes gens attachés au service de la bibliothèque.

Au moment du départ, Mlle. Lan-iu (1) recommanda la discrétion à son frère. « Je regarde », lui dit-elle, « le seigneur Hoa-thian comme un homme d'un grand mérite, comme un homme de cœur et d'esprit. Quand vous serez avec lui, gardez-vous bien de lui laisser entrevoir ce qu'il doit ignorer. »

—« Je saurai me taire », répondit Lieou-thsing, «et garder votre secret en ce qui dépendra de moi. Mais si, après avoir lu vos vers, il veut me mettre à l'essai, mon ignorance paraîtra au grand jour ».

Cette observation fit sourire la jeune fille, et Lieouthsing s'étant levé partit accompagné de ses gens.

Cependant Hoa-thian, ramené à Canton, avait été accueilli par le général Sang de la manière la plus honorable. Du reste, le général ne songeait aucunement à exécuter le plan de campagne de son jeune conseiller en attaquant les brigands dans leurs forts. Une expédition aussi hardie était trop au-dessus de son courage, et puis les circonstances avaient changé. Les bandes qui étaient venues au pillage peu après le départ de Hoa-thian, ayant eu la retraite coupée, grâce aux documens trouvés dans son mémoire, les brigands intimidés par cet échec n'osaient plus se montrer dans la plaine, et la tranquillité dont on

(1) Sœur de Licou-thsing. Elle avait composé pour son frère une réponse en vers à une lettre de Hoa-thian.

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