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déjà ils poussaient des jets vigoureux, et promettaient encore quelqu'ombrage; mais bientôt les troupeaux y portèrent leur dent meurtrière, et maintenant son front chauve n'offre plus qu'une affreuse nudité; si de loin un voyageur, n'apercevant sur cette montagne aucune trace de végétation, soutenait qu'elle a toujours été stérile, ne devrait-on pas avoir pitié de son délire?

Si le même malheur arrive à l'homme, dira-t-on qu'il n'a jamais connu l'humanité et la justice? Non; de coupables écarts ont été pour son cœur la hache et la cognée; et maintenant que les passions ont assiégé son ame, et flétri sa beauté native, peut-elle briller de ses premiers charmes? Si pourtant, quand les tumultes de l'ame sont assoupis, le calme d'un matin ranime sa force vitale, comme les feux du jour et la fraîcheur des nuits ranimèrent quelque tems les arbres du Nieou-Chan, que l'homme fasse un pas, et il remonte au rang dont il est déchu. Mais si ces fruits de vertu sont détruits le soir du jour qui les a vu naître, si le fer tranchant des passions, renouvelle le lendemain les désastres de la veille, alors la force vitale languit et s'éteint; ôtez à l'homme ce ressort céleste, et il tombe dans la classe des bêtes fauves. Si donc quelqu'un, voyant cet être sauvage et abruti, soutenait que la nature lui a refusé ses dons, ne devrions-nous pas le comparer au stupide voyageur?

POÈMES extraits du Diwan d'Omar-ibn-Fâredh (1); Par M. GRANGeret de la Grange.

PARMI les poètes qui ont le plus contribué à donner de l'éclat à la littérature arabe, il faut placer, sans contredit, Omar-ibn-Fáredh. Les Orientaux en font le plus grand cas, et les éloges magnifiques qu'ils lui ont décernés unanimement, ne nous permettent pas de lui refuser notre estime. Celui qui a commenté ses œuvres, et qui, suivant ses propres expressions, avait conçu, dès sa plus tendre jeunesse, une vive passion pour les écrits de ce poète, et avait désiré les confier à sa mémoire avec la même ardeur que l'amant désire la présence de son amie, dit, dans les transports de son admiration, que Dieu a inspiré à Omar-ibn-Fáredh des vers auprès desquels les diamans les plus précieux et les colliers les plus riches sont vils et méprisables, qu'il l'a doué d'une éloquence qui brille comme les fleurs riantes des prairies, et comme la lumière qui déchire le voile de la nuit obscure; que ce poète s'est plongé dans les mers profondes de la poésie, et en a retiré des perles qui ont étonné les plus

(1) Omar-ibn-Fâredh naquit au Caire l'an 577 de l'Hégire (1181 de J.-C.), et mourut dans la mosquée Alazhar ľan 632 (1235). Son corps fut déposé au pied du mont Mokattam. Le biographe IbnKhilcán, qui avait connu plusieurs de ses compagnons, a laissé fort peu de détails sur sa vie.

habiles; que, dans l'art de célébrer les louanges d'une maîtresse, il a laissé, bien loin derrière lui, tous ses rivaux; qu'il doit être considéré comme le chef des amans, et qu'il est vraiment digne de leur donner des leçons et de leur servir de modèle.

Les vers d'Omar-ibn-Fáredh sont pleins de grâce, de douceur et d'harmonie. W. Jones, dans son ouvrage qui a pour titre : Commentarii poeseos Asiaticæ, observe avec raison que les débuts de la plupart de ses compositions poétiques se distinguent par une merveilleuse beauté. La verve et l'enthousiasme caractérisent également cet auteur; et, pour la force et l'énergie de l'expression, il marche de front avec Aboutthayb Ahmed ben Hosaïn Almoténabby.

L'intelligence parfaite de ses productions ne peut être que le fruit d'une étude longue et approfondie de la poésie arabe. Deux causes principales les rendent d'un difficile accès. La première, c'est qu'il arrive souvent à ce poète de quintessencier le sentiment; et alors ses idées sont si subtiles, si déliées et, pour ainsi dire, si impalpables, qu'elles échappent presqu'aux poursuites du lecteur le plus attentif : souvent même elles disparaissent dès qu'on les touche pour les transporter dans une autre langue. On voit qu'il a pris plaisir, par un choix de pensées extraordinaires, et par la singularité des tours, à mettre à l'épreuve la sagacité de ceux qui étudient ses ouvrages. Au reste, les lettrés de l'Orient pensent qu'un 'poète est sans génie et sans invention, ou bien qu'il compte peu sur leur intelligence, quand il n'a pas soin de

leur ménager des occasions fréquentes de faire briller cette pénétration qui sait découvrir les sens les plus cachés. Il faut donc que le poète arabe, s'il veut obtenir les suffrages et l'admiration des connaisseurs, n'oublie pas de porter quelquefois à l'excès le raffinement et la subtilité dans ses compositions, d'aiguiser ses pensées, et de les envelopper de telle sorte dans les expressions, qu'elles se présentent au lecteur comme des énigmes, réveillent son attention, piquent sa curiosité, et mettent en jeu toutes les facultés de son esprit. Or, il faut convenir qu'Omar-ibn-Fáredh n'a point manqué à ce devoir prescrit aux poètes arabes, et qu'il n'a point voulu que ses lecteurs lui reprochassent de leur avoir enlevé les occasions de montrer leur sagacité.

La seconde cause, qui me semble contribuer à répandre quelqu'obscurité dans plusieurs de ses poésies, est qu'il s'est plu à y semer des allégories religieuses et des idées mystiques où, sous le voile de peintures profanes et voluptueuses, sont figurés des objets purement spirituels. Les Orientaux se sentent beaucoup d'attrait pour ce genre de composition, parce que chez ces peuples il paraît suppléer, en partie, à cet intérêt qui, pour nous, résulte de l'emploi de la mythologie et du charme des fictions.

C'est dans l'Orient, sans doute, que la poésie mystique a fait entendre ses premiers accens. Graves et méditatifs, affranchis des distractions dans lesquelles sont incessamment engagées les nations européennes, par les rapports habituels d'un sexe avec l'autre, et

par des plaisirs toujours variés, mais cependant avides de jouissances intérieures, et tourmentés du besoin impérieux de se laisser subjuguer par quelque grande passion, les Orientaux ont pensé que la spiritualité, les idées abstraites et contemplatives pouvaient combler le vide qu'ils trouvaient au-dedans d'eux-mêmes, et donner à leur ame l'aliment qui lui est nécessaire, en la pénétrant de sentimens profonds, et de ces vives ardeurs qui multiplient son activité et son énergie.

La spiritualité s'est donc présentée à leur imagination sous l'aspect le plus séduisant; elle a fait une douce impression sur leurs cœurs; ils en sont devenus idolâtres, et, dans l'égarement de la passion, ils lui ont adressé leur encens et leurs hommages.

Mais ce langage mystérieux et allégorique qui, par la variété de sens qu'il présente, fait les délices des Orientaux, est peu susceptible de nous plaire longtems. La poésie se prêtant avec peine aux raisonnemens abstraits et bizarres de la spiritualité, nous sommes dégoûtés bientôt d'un auteur qui

D'un divertissement nous fait une fatigue.

L'imagination des poètes orientaux s'enflamme tellement pour les rêveries de la mysticité qu'elle les emporte souvent au-delà des bornes de la droite raison, leur fait sacrifier le soin d'être compris au désir de paraître mystérieux et profond, et les jette dans un dédale de subtilités puériles, qui embarrassent plus, l'esprit qu'elles ne l'étendent et ne l'éclairent.

Omar ibn-Fáredh avait embrassé la vie religieuse et contemplative. Dans la préface qu'il a mise à la tête

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