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dont je parle, la France ne connut que deux grands maîtres qui colorassent leurs œuvres, Puget de Marseille et Jouvenet de Rouen.

Un phénomène assez curieux, quoique à peine sensible, qui s'était manifesté dans la littérature normande, s'est reproduit naturellement dans la peinture de la même province. Malherbe avait plus de fini et d'ingénieux, mais Corneille avait plus de force; Segrais et Sarrasin, Bas-Normands, avaient eu pour le moins autant de délicatesse que Fontenelle, le Rouennais, mais celui-ci avait eu plus d'élan et d'étendue. De même entre les peintres de Caen et ceux de Rouen, l'on remarque une différence de tempérament analogue à celle des peintres flamands et des hollandais. A Rouen, largeur et hardiesse d'ordonnance dans les compositions, et aussi même goût de famille pour l'ensemble et le choix de certaines couleurs : les Jouvenet, les Restout, Deshayes, Lemonnier, jusqu'à Gericault. A Caen, amour du détail et de la finesse ingénieuse : y sont nés Blain de Fontenay, le peintre de fleurs; Robert Tournières, l'imitateur de Gérard Dow et de Metzu, et enfin Malbranche, le peintre de neiges. — Il ne convient point sans doute d'outrer de telles remarques, mais il ne faut pas non plus oublier que de la combinaison et du travail de tous ces caractères provinciaux s'est conçue et nourrie la glorieuse Ecole Française de notre siècle.

Nommons donc et dessinons la figure des peintres qui ont en leur temps illustré, et par suite, animé de leur esprit chacune de nos provinces. Dessinons-la même en d'assez grandes proportions, à la manière de ces mémoires historiques, ba

vards peut-être, mais que l'histoire ne saura que trop sèchement raccourcir. D'un homme connu, l'on peut rappeler la biographie en quelques lignes; sur celui que l'on veut faire connaître, il faut s'étendre. Disons haut que Paris est, depuis 1789 seulement, la pensée entière et exclusive de la France, et que sous Louis XIII, où tant d'émotions séditieuses des provinces inquiétèrent Richelieu, il y aurait folie à nier la vie et l'intelligence provinciale. Paris, dans la première moitié du XVIIe siècle, n'avait certes pas de meilleurs peintres que la Provence; Paris, dans le xve et le XVIe siècle, avait-il des maîtres verriers comparables à ceux de Normandie 1? L'histoire, qui est une science systématique malgré elle, a toujours eu des tendances beaucoup plus unitaires que la réalité.

- Admettons enfin dans cette galerie des oubliés (avec réserve sans doute, mais on ne les en peut rejeter justement), ceux qui nés en province, et y ayant travaillé, y revinrent après avoir cherché fortune à la cour; ceux, vous m'entendez, qui n'avaient pas perdu l'esprit de retour.

Où retrouve-t-on les œuvres des peintres provinciaux de

1 Relevons la déplorable méprise de ces gens qui font commencer l'histoire de la peinture primitive en France à Jean Cousin ou même à l'arrivée du Primatice. Qu'était-ce donc que cet art des verriers qui a rempli nos cathédrales du Nord d'incomparables chefs-d'œuvre, bien supérieurs pour le coloris, la naïveté et même le dessin à la plupart des tableaux des plus fameux maîtres d'Italie? La France avait épuisé là, sans paraître s'en douter, un immense génie de peinture. C'est peut-être ce qui a rendu, pendant les cent années qui suivirent, notre royaume inerte à la peinture ordinaire. Les tableaux appliqués aux murs de nos cathédrales souffrent affreusement du voisinage des superbes compositions que le soleil fait flam

l'ancienne France? Dans les vieux hôtels, dans les églises, trop rarement, hélas! dans les musées des villes qu'ils ont décorées. Tout art dans son origine a été pour les peuples qui le mirent en usage, l'objet d'un respect profond; poésie, musique, peinture, sculpture, imprimerie, furent comme sanctifiés par les inventeurs, qui en consacrèrent à Dieu les premiers et les plus savants essais. Les premiers peintres, ne considérant leur art que comme idéaliste, demeurèrent longtemps peintres religieux seulement, et longtemps ils hésitèrent avant de rabaisser leur pinceau à la représentation de l'homme et de ses entourages vulgaires. De là, pour les cathédrales, les peintures les plus pieuses et les plus sublimes; de là, pour les murailles et les plafonds des anciens palais, les allégories les plus grandioses. Et puis dans les provinces, autrefois comme maintenant, le vraiment utile, le vraiment honorifique, bornait les services que l'on demandait au génie de l'artiste. Quand un riche président de parlement avait fait peindre un tableau pour sa chapelle, un panneau pour son hôtel, et son portrait en robe rouge, il remerciait le maître, et le prenant par la main, le conduisait chez son voisin. On n'a connu que fort tard les tableaux de cabinet dans la plupart de nos provinces 1.

boyer en les traversant; les chapelles gothiques de notre Normandie n'ont pas besoin de peintures à l'huile; si on leur en impose, la lumière sombre ou bariolée les maltraite.

1 En disant tout à l'heure que le génie de la peinture avait remonté du Midi vers Paris, et s'était enfermé dans son enceinte, je n'ai point dit qu'il se fût posé un moment sur les toits de Lyon; à peine faut-il prendre pour

Tout était donc scellé aux murailles des couvents et des hôtels, quand éclata la révolution française. Mais elle, violente et aveugle en son impiété, secoua et effondra ces murailles, et en jeta les ornements par les fenêtres; les ramassa qui voulut ou qui osa. La République même eut quelque regret; une commission parcourut en son nom les provinces, et rapporta dans les combles du Louvre plusieurs pauvres toiles dépareillées. La terrible bourrasque une fois passée, ce qu'on recueillit encore gisant à terre, trouva un refuge dans les musées municipaux, dont venait de surgir à cette occasion la bonne pensée. C'était un généreux hospice ouvert à de malheureux chefs-d'œuvre sans asile, et qui paraissant ne devoir plus édifier le chrétien, allaient du moins exciter et instruire l'artiste. Les musées municipaux se composèrent donc d'abord des peintures et des sculptures sauvées du sac des églises, monuments civils ou même habitations nobles. Cette collection primitive est pour nos recherches la plus considérable. S'y adjoignit bientôt et l'effaça par malheur la part qui échut aux départements du magnifique butin de la conquête de l'Italie. Nos musées, enflés d'orgueil par les Rubens et les Pérugin, eurent honte de leurs humbles peintres nationaux, et distribuèrent, en garde, aux églises rouvertes, sans choix, presque sans conditions, d'excellentes toiles qui ne demandaient qu'un jour public pour être aimées et vantées. Je ne dis point qu'il ne fallût pas rendre certains

son ombre la patiente et froide école de Lyon, ville en tout manufacturière.

ableaux aux églises. Quelques-uns leur appartenaient qui avaient été composés et peints pour elles, sur des sujets désignés. Il y avait une aussi cruelle injustice à les priver de ceux-là, qu'il y en eût eu à tirer un saint d'une niche de leur façade, ou bien à décrocher une de leurs verrières. Mais les tableaux indifférents, mal suspendus entre deux ogives, comme beaucoup l'étaient certainement, les œuvres uniques et magistrales de tel artiste du cru, il les fallait réserver soigneusement et les enchâsser, et leur préparer la plus douce et la plus juste lumière. Ainsi a-t-on fait à Marseille pour les peintures du Puget, ainsi aurait-on dû faire à Aix pour les Fauchier et les Levieux, ainsi à Rouen pour les Saint-Igny. L'Italie et l'Allemagne reprirent en 1815 quelques-unes de leurs toiles à elles; depuis, le vide de ces toiles sur les parois de nos musées a été recouvert par les dons des rois et des ministres; il l'eût été mieux, je crois, par les exilés que j'ai dits.

Le devoir des conservateurs des musées de province est désormais de signaler et de garder les œuvres des maîtres de leur pays; de veiller à ce qu'ils ne se perdent point dans les collections particulières, surtout à ce qu'ils n'en sortent pas et ne s'en aillent courir les autres contrées, où leur nom inconnu les ferait mépriser sottement; enfin ils devront employer toute ressource pour les acquérir à la galerie de leur ville. Nous avons tous à travailler à l'histoire et à la glorification de la peinture française : les conservateurs municipaux peuvent beaucoup pour elle. L'idée généreuse est enfin venue de former au Louvre un musée de l'ancienne école fran

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