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quelques sous-genres, véritables types, dont la physionomie ne manque pas d'une certaine originalité.

Nous fréquentons et nous connaissons tous l'amateur exclusif et intrépide de reliures, qui n'estime un livre, par sous et deniers, qu'en raison de sa couverture; nous n'allons pas voir sa tannerie qu'il appelle sa bibliothèque ; mais ce n'est pas sans une certaine appréhension que nous l'écoutons causer de livres ; ce ne sont que gouttières, tranchefiles, coiffes, nerfs, endossages, couture, compartiments, doublures, petits fers, roulettes, dentelles, une technologie compliquée et absolument spéciale; il cite avec estime Nicolas et Clovis Eve, Le Gascon, Du Seuil, Boyet, Padeloup et Derome; mais au point de vue de l'actualité, il ne connaît que Trautz! Trautz, c'est un demi-dieu, c'est le maître des maîtres, c'est le roi des relieurs passés, présents et futurs! et ce n'est pas une comédie, ce n'est même pas au point de vue spéculatif; non, au fond de son cœur, il prise plus un double Liégeois relié en marocain plein par le grand artiste (c'est la formule du jour), que les éditions princeps des grands classiques grecs et latins, dans leur antique et modeste cou

verture.

A côté de cet amateur qui, malgré quelques exagérations, a du bon, et sait assez bien ce qui rentre dans sa spécialité de maniaque, on rencontre trop souvent son singe...., après Tabarin, Bruscambille! celui-là parle avantageusement des chefs-d'œuvre du grand relieur Grolier, des meubles en bois de Boule; celui-là voudrait visiter les dortoirs du collège de France, et ferait décorer le célèbre Poche, auteur d'un dictionnaire non moins célèbre!

Passons vite.

Comme au temps de La Bruyère, nous rencontrons des gens, dits érudits, qui vous soutiennent que les livres en apprennent plus que les voyages; ceux-là n'ont pas manqué de se faire présenter à la Société de Géographie; ils ont formé une vaste bibliothèque, enrichie de Portulans, de Sphères, de Mappes et d'Atlas ; il y a là tous les livres spéciaux, qu'ils font couper par leur domestique et qu'ils ne liront jamais. Mais tout cet appareil, avec le temps, produit un certain effet, et ces bibliophiles arrivent peu à peu au renom de savants personnages. On parle devant eux du Zambèze, du N'Gami, des Andes et de Kachmyr; ils sourient avec complaisance; ils savent tout cela par cœur ; ils ont lu quelques récits de grands voyageurs, cela suffit; bref, quelques-uns arrivent à la célébrité, et ils ne vous cachent pas, qu'à la prochaine vacance, ils ont l'intention de faire des visites et de poser leur candidature à l'Institut.

Nous avons, et en nombre infini, les chercheurs qui se cantonnent dans une petite église, hors de laquelle pas de salut.

Celui-ci fait les mystiques: la Tourterelle de viduité; les Elans de l'âme dévote; les Décrottoires de vanité; et d'autres au titre encore plus onctueux, voilà les livres qu'il rêve, qu'il poursuit, qu'il encense, voilà ses amours, ses délices! il mériterait d'être condamné à leur lecture à perpétuité.

L'autre, un bon et honnête père de famille, a la spécialité des livres licencieux; celui-là est très-fort, il connaît tous les états des gravures, toutes les éditions des sotadiques, tous les tirages, mais sa bibliothèque est une prison; ses armoires sont cadenassées, ses vitrines sont doublées d'une épaisse serge verte, et il vit dans des transes mortelles..... si un de ses livres allait tomber sous les yeux de sa femme ou de sa

fille! Et pourtant il a pris toutes les précautions imaginables; il a fait décorer ses chères fantaisies ordurières de titres fictifs, frappés en or sur le dos de ses volumes; l'Heure du berger s'appelle Eléments de Morale et l'Erotika Biblion est devenu Méditations apocalyptiques!

Nous avons encore (hélas! combien.... hélas! combien.... depuis quelques années !) le spéculateur, le bibliophile loup-cervier.

Celui-là fait une rude concurrence aux libraires; pendant dix ans il a vécu dans le cercle intime des fidèles, il a étudié, il a appris, il a suivi les ventes avec zèle, fréquenté les cénacles et respectueusement écouté les maîtres; pas-à-pas il est arrivé au goût, au savoir, et quand son magasin..... pardon, quand sa bibliothèque est connue et bien classée, il épie le moment propice; il a du flair, il trouve à gagner deux ou trois capitaux pour un, sa douleur est bien amère, mais vite on bâcle un catalogue à prix marqués, ou bien on fait une vente en bloc, et le tour est joué.

Les libraires disent avec philosophie: « Ce gaillard-là est un habile homme, mais il devrait au moins payer patente ».

Enfin, mais ici parlons bas..... il s'en trouve quelquefois, de loin en loin, rari nantes: c'est un bibliophile fort expert, parfois fort savant; il s'habille d'une vaste redingote qui a des poches..... mais des poches à la prussienne, profondes à engloutir un in-folio, voire même une pendule; quand celui-là n'échoue pas misérablement sur les bancs de la correctionnelle, ce qui s'est vu, il arrive souvent à réunir une bibliothèque charmante, car l'animal (pardon du qualificatif), à part ce léger travers, est plein de goût et friand des morceaux délicats.

Ce ne sont là que quelques graffiti jetés un peu au hasard du coup de crayon; mais où nous entraînerait un tableau parachevé de ces mœurs bizarres, de ces physionomies excentriques, de ces types en un mot?

Et après tant de papier perdu, nous nous apercevons seulement que nous voilà bien ultra, ou plutôt extra metas, absolument dévoyés, et que le beau catalogue de M. Maisonneuve attend toujours son AvantPropos.

Assez donc de digressions, au fait et ne nous écartons plus de la ligne droite.

Depuis quelques années (hélas! au prix de quelles effroyables leçons !) le niveau des études, nous n'osons dire encore, du sens moral, s'est, grâce à Dieu, quelque peu relevé dans notre pauvre France; nous avons payé bien cher l'excès de notre ignorance et de notre présomption; cependant le sentiment de notre infériorité relative a fini par se faire jour, et nous nous sommes mis courageusement au travail.

L'assiduité et la persévérance ne sont pas les qualités caractéristiques qui prédominent chez les races latines; mais cette fois la leçon a été si dure, si cruelle, que nous avons le droit d'espérer qu'elle sera efficace, que le souvenir s'en perpétuera et que nos ardeurs de régénération recevront la somme d'impulsion persistante qu'exigent, pour être menées à bien, les rénovations intellectuelles et morales des peuples.

Parmi les diverses branches de la science moderne, il est certaines divisions considérables, qui étaient négligées, honnies, par-dessus toutes les autres (c'est un pénible aveu à faire, mais nous courbons la tête), et ces branches où notre ignorance absolue s'étalait avec une complaisance impudente, ou tout au moins imprudente, c'étaient la philologie et la

linguistique, la géographie et l'histoire des peuples et des pays étrangers, c'est-à-dire les connaissances qui dans les rapports de nation à nation, dans la vie politique et commerciale, sont appelées à rendre les services les plus immédiats et les plus considérables, à développer les relations internationales, à rompre enfin cette muraille de la Chine, à l'abri de laquelle la vanité légendaire des Français aimait à se pavaner.

Certes nous ne prétendons pas qu'en cinq ou six ans la génération actuelle, celle qui nous suit dans la vie, ait pû sensiblement relever le niveau moral et intellectuel du pays; mais il y a ferme travail, efforts suivis et progrès certains. Que nous faut-il encore? Une persévérance virile, et ce mal, qui paraissait à tant de bons esprits devoir être irrémédiable, sera singulièrement atténué.

Eh bien, de ce résultat si précieux, si enviable, que nous sommes à la veille d'atteindre, croyez-vous que les savants et instructifs catalogues de philologie et de linguistique comparées, de géographie et d'histoire des nations américaines, africaines, asiatiques, des races sémitiques, aryennes, slaves, anglo-saxonnes, scandinaves, teutoniques, serbes, bulgares, slovènes, etc., publiés par la librairie Maisonneuve et Cie n'auront pas contribué à nous en rapprocher? Croyez-vous que ces excellents travaux n'auront pas eu leur part réelle d'influence dans le mouvement de rénovation intellectuelle ?

A diverses reprises, ces libraires érudits ont publié de véritables Manuels bibliographiques, consacrés exclusivement à la philologie et aux langues des diverses nations européennes ou orientales; nous nous rappelons, entre autres, un catalogue de plusieurs milliers de numéros, publié en 1865, dans lequel entraient plus de 4,000 articles, donnant

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