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lins (1). Un vieux poète, Martin Franc, fait ainsi, dans le Champion des Dames, l'éloge de l'adresse et de la science des. Artésiens:

Setu parles d'art de peintre,
D'historiens, d'enlumineurs,
D'entailleurs par grant maistrie,
En fust-il oncques de meilleurs?
Va véoir Arras ou ailleurs

L'ouvrage de tapisserie,

Puis laisse parler les railleurs

De l'ancienne pléterie. (tenture en peaux, pelleterie.)

L'industrie d'Arras, d'origine antique, n'avait donc fait que se perpétuer et s'étendre au moyen-âge; elle s'exerçait alors sur toute l'Europe et avait ramené dans le sein de l'Artois l'opulence et le luxe. Là où il y a richesse, il y a gaîté; les chants sont la manifestation de la joie, cortége naturel de l'aisance; ne nous étonnons donc pas de l'immense quantité de chanteurs que le XIIIe siècle vit naître dans Arras. Là, tout souriait aux Trouvères, tout les invitait à exercer leur Muse: Un reste de civilisation romaine, un siége épiscopal qui, à cette époque, équivalait à un siége universitaire, un grand foyer d'industrie qui alimentait la fortune générale, et un assez vif amour pour le plaisir, les représentations et les jeux publics; tels étaient les germes qui faisaient naitre des poètes en Artois. Leur nombre est prodigieux, et, quoiqu'ils ne soient pas tous de premier, ni même de second ordre, encore viennent-ils, leurs productions à la main, protester énergiquement contre les écrivains légers qui ont attaqué inconsidérément la gloire littéraire de la ville d'Arras, du reste assez bien vengée par le savant et judicieux abbé Lebeuf.

Peu de provinces sont aussi riches que l'Artois en curieux

(1) Il existe au dehors d'Arras une source, qui, dans des tems trèsreculés, servit à la teinture des laines pour l'établissement des Gobelins qui commença dans la capitale de l'Artois sa brillante réputation. On appelle encore aujourd'hui cette petite fontaine : La source des Gobelins.

souvenirs; son histoire littéraire primitive, peu traitée jusqu'à présent, offre une foule de noms et de traditions dignes de l'attention d'une génération sérieuse qui cherche à remonter aux bonnes sources et qui veut arriver au fond des choses. Nous aurons à montrer l'origine de quelques épopées et complaintes devenues populaires; nous parlerons des plus anciens jeux dramatiques que l'on connaisse en langue vulgaire ; mais c'est surtout dans les chants gais et amoureux, si heureusement traités par les Artésiens, que nous devrons étendre nos citations. On répète souvent aujourd'hui, surtout en France, que tout finit par des chansons, mais il n'est pas moins vrai de dire, en fouillant dans les langes de notre littérature, que tout pourrait bien aussi avoir commencé par là.

Les Trouvères ou chanteurs Artésiens sont les premiers, selon nous, dans le genre léger; ils doivent leur supériorité sans doute à leur heureuse situation. Placés entre le Picard et le Flamand, ils ont pris la chaleur de tête du premier et la saine raison du second; cet heureux mélange a produit des œuvres où l'esprit et le sel français s'allient souvent à la solidité germanique. Ils ont su tirer un excellent parti d'un idiôme encore dans l'enfance et qui cherchait à se fixer; c'est ce qui a fait dire à l'un de nos plus ingénieux écrivains, fin connaisseur en linguistique (1)« Le poète du moyen-âge s'est donc justement appelé Trouveur, car il découvrait en effet des mystères d'imagination qui étaient restés voilés pour les âges précédens, et dont la conquête lui appartenait comme le nouveau-monde à Chistophe Colomb. Et qu'on ne dise pas qu'il en perdit le fruit pour l'avoir tenté avec des instrumens insuffisans, car ce serait une grande erreur. Il est de la nature des langues de n'être jamais plus belles et plus poétiquement inspirées qu'aux jours qui suivent immédiatement leur origine, et celle-ci fut bien loin de déroger à cette règle universelle par une monstrueuse exception. Je suis encore en doute de savoir si les hommes en ont parlé une seule qui fut plus souple et plus franche, plus énergique et plus grâcieuse, et si la lyre antique a jamais accompagné des chants plus doux,

(1) Charles No lier, feuilleton du Temps, 10 décembre 1833.

tranchons le mot, que ceux d'Audefroy-le-Bátard, d'Arras, et de Quènes de Béthune. »

M. le comte de Vaudreuil, dans son Tableau des mœurs française au temps de la chevalerie (1), juge aussi les poésies des Trouvères bien supérieures à celles des Troubadours, et il en prend l'occasion d'établir que les têtes sont mieux organisées pour la poésie dans le Nord de la France que dans le Midi, et que ce sont nos provinces septentrionales qui ont fourni le plus de poètes et surtout de grands poètes. Cette observation toute désintéressée de M. de Vaudreuil, sur les hommes devoués au culte des muses, a été généralisée par le savant statisticien M. le baron Charles Dupin. Cet académicien a démontré, d'une manière mathématique et par des calculs d'une exactitude rigoureuse, que ce sont les départemens du Nord qui ont fourni le plus d'hommes célèbres dans le royaume.

Nous sommes heureux et fiers de nous rencontrer avec de tels hommes dans cette opinion favorable, prouvée en général par les chiffres du rigoureux calculateur, et émise en particulier, pour les chanteurs Artésiens, par les paroles que nous avons citées de l'ingénieux bibliothécaire de l'Arsenal, qui a pu former ses convictions au milieu des richesses littéraires dont le dépôt lui est confié. En effet, selon nous (si notresentiment peut être de quelque poids auprès d'autorités si respectables), il faut placer au premier rang des chansonniers du moyen-âge non-seulement les Audefroy-le-Batard et les Quènes de Béthune, mais aussi les Adam de la Halle, Jehan Bodel et Baude Fastoul d'Arras ; les Guillaume de Béthune, les Jacques de Hesdin, Adam de Givenchy et Baude de la Quarrière; ils méritent d'être mis en tête de la glorieuse phalange qui illustra l'Artois poétique du XIII° siècle dans le genre délicat de la chanson et du fabliau. Leurs chants sont en tout dignes d'être remis en lumière et d'occuper les loisirs de la génération nouvelle. Nous appuieront encore cette proposition de toute la puissance de la parole de l'écrivain de bon goût cité plus haut, du spirituel Charles Nodier,

(1) Paris, 1826, 4 vol. in-8°.

qui disait, il y a quelques années, dans un de ses spirituels feuilletons : « Eh bien ! il faut le dire, parce que personne ne le dirait, (qui se soucie aujourd'hui d'Audefroy-le-Batard et de Quènes de Béthune ?) ces Trouvères, que nous ne connaissions pas, ou que nous ne connaissions guères, et qui se perdent à nos yeux dans les ténèbres du XII et du XIII° siècles, n'ont pas été surpassés jusqu'à nous en grâce, en délicatesse, en mâle et suave harmonie. Ce sont des poètes, de vrais et charmans poètes, empreints de tout ce qu'il y a de plus spécial dans le caractère et le génie de la nation, et quiconque ne les aurait pas goûtés est à jamais indigne d'adresser son culte aux muses Françoises.

D

Au second rang de la nombreuse phalange des chanteurs Artésiens, s'avancent, en se pressant l'un contre l'autre dans le même siècle, Messire Andrieu Contredis, Colars le Bouthillier, Carasauz, Courtois, Engrebans, Kaukesel, Hue, Jehan Bretel, Li Cuvelier, Li Teinturier, Mados, Moniot, Robert, Sauvage et Vilains, d'Arras; et qu'on ne croie pas que la capitale de la province ait seule à se glorifier de ces prémices littéraires; toutes les autres localités un peu importantes peuvent aussi fournir, à la biographie des Trouvères, quelques noms plus ou moins illustres. Pour ne citer que les sommités ; St.-Omer revendique Hue de Tabarié; après le vieux Quènes et Guillaume, son frère, Béthune offre le nom du chansonnier Sauvage; Hesdin a produit Jacques, Jehan Acars et Simon ; Bapaume, le fécond Guillaume, chantre de Guillaume au court-nez; Montreuil, l'ingénieux Gerbert, père du grâcieux Roman de la Violette; Boulogne est fière de Girard, Ardres de Gaultier Silens, Renti de Messire Jehan, et enfin Harnes a droit de se glorifier de son comte Mikiel, dont les travaux guerriers n'arrêtèrent pas les soins qu'il donna à la traduction rimée de la fameuse Chronique de Turpin.

La liste des Trouvères anonymes de l'Artois est immense. Une foule de pièces manuscrites, non signées, se rapportent évidemment à ce pays par le langage et par les détails; et cependant nous ne pouvons les classer sous les noms des poètes auxquels nous allons consacrer quelques articles trop imparfaits. Toutefois

nous nous laisserons aller à quelques citations pour prouver ce que nous avons avancé, savoir que la ville d'Arras, cité déjà vieille quand tant d'autres naissaient à peine, conserva toujours une grande importance; et que, centre prématuré de lumières, de richesse et de civilisation, elle fut, dès le moyen-âge, un foyer littéraire, brillant d'éclat et de chaleur, au milieu des brumes glaciales qui l'environnaient.

Dans les Resveries, Dit fort curieux, rempli de sentences et de proverbes du temps, publié par M. Achille Jubinal, on lit: « L'en (l'on) doit fames honorer

» Seur toute rien (par dessus tout).

» Por Dieu, Perrin, tiens te bien

>> Ou tu charras! (tu tomberas)

C'est à mesdi (midi, media die) à Arras
» Ce oï dire. »

Et plus bas dans la même pièce :

Par foi je ne sais por qoi

» Je m'en reving.

>> Es-tu de cels (ceux) de Hesding
» De la foi mále?

>> Il a X sols en ma male

» D'Artisiens. »

Les noms de lieux, les tournures de phrase, l'orthogaphe même des mots qui donne la prononciation du vieux langage du pays restée dans le patois d'aujourd'hui, annoncent assez que cette pièce est composée par un Artésien, dont le nom est resté caché, peut-être à cause de la dureté du dicton inséré dans les derniers vers, dicton fort peu honorable pour les habitans du Vieil-llesdin, qui semblaient, suivant le Trouvère, avoir hérité de la mále (mauvaise) foi des Carthaginois.

Dans le dit des taboureurs (tambours), attribué à Rutebeuf, par de Roquefort, et à un autre Trouvère, par M. A. Jubinal, qui ne donne ni son nom ni son pays, mais que nous croyons être un Artésien, on trouve les vers suivans:

La douce Mere Dieu ama son de viele,

A Arras la cité fist cortoisie bele:

Aus Jougleors (Jongleurs) dona sainte digne chandele
Que n'oseroit porter le puiour de la cele (couv‹ ut).

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