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exigé des expiations, avant de permettre aux meurtriers de rentrer dans les temples; mais ces expiations, loin d'affaiblir l'autorité civile, avaient été inventées pour la remplacer; elles étaient longues et sévères; le meurtrier faisait une pénitence publique, il se sentait souillé par le sang qu'il avait versé. Aussi, parmi des peuples impétueux et demi-barbares, l'autorité de la religion, d'accord avec l'humanité, arrêta-t-elle l'effusion du sang humain, et rendit-elle les assassinats plus rares dans toute la Grèce, qu'ils ne le sont dans un seul village d'Espagne.

Il n'y a peut-être pas de pièce de Lope de Vega, qui ne pût être citée à l'appui de ces réflexions, et qui ne montrât, dans le caractère national, le mépris pour la vie d'autrui, la criminelle insouciance sur le mal qu'on cause, dès qu'on peut l'expier à l'église, l'alliance de la dévotion à la férocité, et l'admiration du peuple pour les hommes rendus célèbres par de nombreux homicides. Mais je chóisirai, pour mettre ces opinions plus en évidence, la comédie de Lope de Vega, intitulée la Vie du vaillant Cespédés. Elle nous transportera au milieu des camps de Charles-Quint; elle nous fera connaître comment se composaient ces armées qui écrasaient les protestans, et qui faisaient trembler l'Allemagne, et elle complétera, en quelque

sorte, le tableau historique de ce règne, si marquant dans les révolutions de l'Europe, en nous montrant le caractère et la vie privée de ces soldats que nous sommes accoutumés à ne voir agir qu'en masse.

Cespédès, gentilhomme de Ciudal-réad, dans le royaume de Tolède, était un soldat de fortane de Charles - Quint, renommé pour sa vaillance et sa force prodigieuse. La sœur de ce Samson espagnol, dona Maria de Cespédès, n'était guère moins vigoureuse que lui. Avant de s'engager au service, il avait, pendant longtemps, invité tous les charretiers, tous les portes faix, à venir lutter avec lui, ou disputer à qui soulèverait les poids les plus considérables; et, lorsqu'il était absent de la maison, dona Maria, sa sœur, prenait sa place et luttait avec le premier venu. La pièce s'ouvre par une scène entre cette jeune demoiselle et deux charretiers de la Manche, qui joûtent contre elle à qui lancera · plus loin une pesante barre de fer. Elle est plus forte que tous deux, et elle leur gagne leurs équipages et une quarantaine d'écus; car elle ne faisait jamais ses preuves de force gratis; cependant elle leur rend généreusement leurs mulets, et ne garde que l'argent. Un gentilhomme amoureux d'elle, nommé don Diego, se déguise en paysan, et vient lui demander de lutter avec elle; non dans l'espérance d'être victorieux, mais

afin de se trouver, en luttant, entre ses bras. Il dépose pour gages du combat quatre doubles d'Espagne; elle les accepte, et la lutte commence; mais pendant que leurs bras sont entrelacés, don Diego lui adresse des propos de galanterie qui l'étonnent. « Y a-t-il, Madame, lui >> dit-il, une gloire égale à celle de me trouver >> entre vos bras? Quel est le prince qui pour>> rait à présent occuper un plus beau lieu? On >> raconte qu'un homme osa s'élever avec des >> ailes de cire à la sphère ardente du soleil ; » mais on ne dit point qu'il luttât avec lui; et >> si seulement, pour être monté si haut, il fut » précipité dans la mer, comment pourrait vivre >> encore celui qui a tenu le soleil entre ses bras? » MARIE. Vous, paysan?

>> DIEGO. Je ne sais.

>> MARIE. Votre langage, et l'ambre dont vous » êtes parfumé, excitent mes craintes.

>> DIEGO. Le langage, c'est en vous que je l'ai >> trouvé; car vous avez donné la lumière à mon >> âme ; l'odeur est celle des fleurs sur lesquelles >> j'ai dormi dans la prairie, en songeant à mon

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Marie se confirme dans le soupçon qu'il est gentilhomme; elle ne veut plus lutter avec lui; cependant elle est touchée de sa galanterie; et,

comme son frère revient dans ce moment, elle fait cacher don Diego, pour le soustraire à sa défiance. Cespédès entre, et raconte à sa soeur comment sa maîtresse lui ayant donné un œillet qu'il avait mis à son chapeau, Pero Trillo, amoureux de la même femme, en avait ressenti de la jalousie, ils s'étaient battus, Cespédès l'avait tué, et il rentrait chez lui dans ce moment pour prendre quelque argent, engager Bertrand, un de ses paysans, à le suivre comme écuyer, et partir pour la Flandre, afin de servir l'empereur. Il s'éloigne en effet dans la persuasion que la justice ne tardera pas à venir le chercher. A peine est-il parti, que le corrégidor arrive avec des alguazils pour visiter la maison, et chercher le coupable. Dona Maria considère cette visite comme une offense; elle appelle à son aide don Diego, elle tue deux ou trois alguazils, et blesse le corregidor, et elle se réfugie ensuite dans l'église, pour se soustraire à la première fureur du peuple. Nous la verrons bientôt passer de là en Allemagne, en habit de soldat, avec don Diego.

Cependant on suit Cespédès dans le cours de son voyage; on le voit arrivant à Séville avec Bertrand son écuyer, prenant querelle dans les rues avec des escrocs, et les poursuivant à coups de couteau; s'attachant à des courtisanes, et s'engageant pour elles dans de nouvelles ba

tailles, voulant enfin s'enrôler, mais entraîné par le jeu dans une querelle avec un sergent que Cespédès tue, tandis qu'il met en fuite les recruteurs. Les détails de toutes ces scènes de brutalité féroce sont dégoûtans; mais apparemment qu'ils sont tous historiques, et que la tradition les conservait soigneusement pour la gloire du héros espagnol.

L'acte second nous montre Cespédès depuis long-temps arrivé en Allemagne, et avancé dans le service; mais, après avoir pris part aux plus brillantes campagnes de Charles-Quint, il est obligé de se retirer de l'armée, parce que, ayant rencontré un hérétique dans le palais de l'empereur à Augsbourg, il lui avait donné un soufflet, et lui avait fait sauter trois dents. Plusieurs autres hérétiques s'étaient jetés sur lui pour venger cet outrage; mais entre lui et Bertrand son écuyer, ils en avaient tué une dixaine et blessé plusieurs autres. L'empereur cependant lui envoie le capitaine Hugues pour le rengager à son service, et il le fait assurer que, quoique luimême et le duc d'Albe se fussent crus obligés de montrer du mécontentement de cette insolence, c'était de toutes les actions de Cespédès celle qui leur avait fait le plus de plaisir. Cespédès, encouragé par ce suffrage, proteste que toutes les fois qu'il voit un hérétique ne s'age nouiller pas devant le saint Sacrement, il lui

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