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lesquelles la plus innocente, prise sur le fait, réussit à son tour à faire prendre le change au jaloux; celle de Bartholo qu'on rase pendant le duo de musique au troisième acte; l'excellente scène de stupéfaction de Bazile survenant à l'improviste et que chacun s'accorde à renvoyer en lui criant qu'il a la fièvre, si bien que le plat hypocrite s'éloigne en murmurant entre ses dents : « Qui diable est-ce donc qu'on trompe ici? » tout est fait pour amuser et pour ravir dans cette charmante complication de ruse et de folie. Et qu'est-ce que cela fait, je vous prie, que ce ne soit point parfaitement vraisemblable? Depuis quand la vraie gaieté au théâtre n'enlève-t-elle point l'invraisemblable avec elle? Tout l'ensemble du Barbier est gai de situation, de contraste, de pose, de motif et de jeu de scène, de ces choses que la musique traduira aussi bien que la parole. La parole de Beaumarchais qui court là-dessus est vive, légère, brillante, capricieuse et rieuse. Attendez! bientôt sur ce canevas si follement tracé viendra une musique tout assortie, rapide, brillante aussi, légère, tendre, fine et moqueuse, s'insinuant dans l'âme par tous les sens, et elle aura nom Rossini.

Le Barbier était destiné d'abord à être mis en musique. Beaumarchais voulait en faire un opéra-comique; on di: même qu'il le présenta sous cette première forme aux Italiens de son temps. Il changea heureusement d'avis. Il voulait être le maître au théâtre, et le musicien voulait l'être aussi; il n'y avait pas moyen de s'entendre. Beaumarchais avait sur la musique dramatique des idées fausses: il croyait qu'on ne pourrait commencer à l'employer sérieusement au théâtre que « quand on sentirait bien qu'on ne doit y chanter que pour parler. » Il se trompait là dans le sens de la prose, et c'est tant mieux qu'il se soit trompé. On lui a dû de refaire sa comédie telle que nous l'avons, et, plus tard, un autre génie a repris le canevas musicalement et a fait la sienne.

L'œuvre dramatique de Beaumarchais se compose uniquement de deux pièces, le Barbier et le Mariage de Figaro; le reste est si fort au-dessous de lui qu'il n'en faudrait même point parler pour son honneur. Je vais en venir au Mariage de Figaro; mais disons-le tout d'abord, il ne faut point tant de raisonnement pour expliquer la vogue et le succès de Beaumarchais. On en avait assez des pièces connues, et très-connues; il y avait longtemps qu'il n'y avait point eu de nouveauté d'un

vrai comique. En voilà une qui se présente une veine franche y jaillit, elle frappe, elle monte, elle amuse; l'esprit moderne y prend une nouvelle forme, bien piquante, bien folle et bien frondeuse, bien à propos. Tout le monde applaudit; Beaumarchais récidive, et l'on applaudit encore.

En récidivant il abuse, il généralise, il a du système, il fait un monde à l'envers d'un bout à l'autre, un monde que son Figaro règle, régente et mène. Malgré tout, il y a eu là une infusion d'idées, de hardiesses, de folies et d'observations bien frappées, sur lesquelles on vivra cinquante ans et plus. Il a créé des personnages qui ont vécu leur vie de nature et de société « Mais qui sait combien cela durera? dit-il plaisamment dans la préface du Barbier. Je ne voudrais pas jurer qu'il en fût seulement question dans cinq ou six siècles, tant notre nation est inconstante et légère! »

« Qui dit auteur dit oseur, » c'est un mot de Beaumarchais, et nul n'a plus justifié que lui cette définition. En mêlant au vieil esprit gaulois les goûts du moment, un peu de Rabelais et du Voltaire, en y jetant un léger déguisement espagnol et quelques rayons du soleil de l'Andalousie, il a su être le plus réjouissant et le plus remuant Parisien de son temps, le Gil Blas de l'époque encyclopédique, à la veille de l'époque révolutionnaire; il a redonné cours à toutes sortes de vieilles vérités d'expérience ou de vieilles satires, en les rajeunissant. Il a refrappé bon nombre de proverbes qui étaient près de s'user. En fait d'esprit, il a été un grand rajeunisseur, ce qui est le plus aimable bienfait dont sache gré cette vieille société qui ne craint rien tant que l'ennui, et qui y préfère même les périls et les imprudences.

Beaumarchais est le littérateur qui s'est avisé de plus de choses modernes, bonnes ou mauvaises, mais industrieuses à coup sûr et neuves. En matière de publicité et de théâtre, il est maître passé, il a perfectionné l'art de. l'affiche, de la réclame, de la préface, l'art des lectures de société qui forcent la main au pouvoir et l'obligent d'accorder tôt ou tard la représentation publique; l'art de préparer ces représentations par des répétitions déjà publiques à demi et où déjà la claque est permise; l'art de soutenir et de stimuler l'attention, même au milieu d'un succès immense, moyennant de petits obstacles imprévus ou par des actes de bruyante bienfaisance qui rom

pent à temps la monotonie et font accident. Mais n'anticipons point sur les ressorts et ficelles de Figaro, remarquons seulement que le succès du Barbier de Séville fut l'origine d'une grande réforme dans les rapports des auteurs dramatiques et des comédiens. Jusqu'alors les auteurs étaient à la merci des acteurs qui, après un certain nombre de représentations et quand la recette était descendue au-dessous d'un chiffre déterminé (ce qu'il était toujours facile d'obtenir), se croyaient en droit de confisquer les pièces et de s'en appliquer désormais les profits. Après trente-deux représentations du Barbier, Beaumarchais, qui ne croyait pas que « l'esprit des lettres fût incompatible avec l'esprit des affaires,» s'avisa de demander son compte aux comédiens. Ceux-ci éludèrent et voulurent s'opposer à ce que l'on compulsât leurs registres. Beaumarchais tint bon; il exigea, non pas une somme payable argent comptant (qu'on lui offrait bien volontiers), mais un compte exact et clair, un chiffre légitime qu'on refusait poliment; il l'exigeait moins pour lui encore qui n'en avait pas besoin, que pour ses confrères les gens de lettres, jusque-là opprimés et dépouillés. L'affaire dura des années : Beaumarchais la poursuivit à tous les degrés de juridiction, depuis les gentilshommes de la Chambre jusque devant l'Assemblée constituante. Bref, il parvint le premier à bien établir ce que c'est que la propriété en matière dramatique, à la faire reconnaître et respecter. La Société des auteurs dramatiques, constituée de nos jours, ne devrait jamais s'assembler sans saluer le buste de Beaumarchais.

Pour consoler sans doute les comédiens de cette lutte où l'homme de lettres ne consentait plus à être pris pour dupe, et pour les payer, eux aussi, en monnaie glorieuse, Beaumarchais, le premier, imagina, au lendemain de ces représentations qui étaient pour lui comme une bataille et une victoire, de faire son bulletin, et en imprimant sa pièce, après le signalement minutieux de chaque personnage, de distribuer l'éloge à l'acteur. On peut voir cela en tête du Mariage de Figaro.

Ce fameux Mariage était fait depuis longtemps et ne pouvait se produire au grand jour. C'était le prince de Conti qui, après le Barbier de Séville, avait porté à l'auteur le défi de reprendre ainsi son Figaro et de le montrer une seconde fois dans des circonstances plus développées, plus fortement nouées

et agrandies. Beaumarchais tint la gageure, et e Mariage fut écrit ou crayonné dès 1775 ou 1776, c'est-à-dire dans cette période que je considère comme celle où Beaumarchais fut en possession de tout son génie, et après laquelle nous le verrons baisser légèrement et s'égarer de nouveau. Il y eut là pour lui cinq ou six années uniques (1771-1776) où, sous le coup de la lutte et de la nécessité, et dans le premier souffle de la faveur, il arriva à la pleine expansion de lui-même, et où il se sentit naître comme des facultés surnaturelles qu'il ne retrouvera plus jamais à ce degré. Il fallait encore plus d'esprit, a-t-on dit, pour faire jouer le Mariage de Figaro que pour l'avoir fait. Beaumarchais s'y employa pendant des années. Il avait contre lui le roi, les magistrats, le lieutenant de police, le garde des sceaux, toutes les autorités sérieuses. Avec cette assurance et cet air osé qui n'est qu'à lui, il chercha aide et appui auprès même des courtisans, c'est-à-dire de ceux dont il s'était le plus moqué :

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Recevoir, prendre et demander, voilà le secret en trois mots.

C'est donc aux courtisans directement qu'il s'adressa. Nul ne l'était plus que M. de Vaudreuil, mais il l'était avec orgueil et prétention, et en se piquant de ne pas l'être. Et quelle plus belle preuve d'indépendance et de détachement que de protéger Figaro! « Il n'y a, disait celui-ci, que les petits.hommes qui craignent les petits écrits; » et il le leur avait persuadé en effet. La société française était alors dans une singulière disposition d'esprit; c'était à qui s'y moquerait le plus de soi-même et de sa classe, à qui en ferait le plus lestement les honneurs et en hâterait la ruine. Cela semblait le seul beau rôle des gens comme il faut. Beaumarchais, par le monde de M. de Vaudreuil et de madame de Polignac, par le côté de la reine et du comte d'Artois, par la curiosité excitée des femmes et des courtisans, vit bien qu'il triompherait de la résistance de Louis XVI: ce n'était pour lui qu'une question de temps. On a presque jour par jour la suite de ses manoeuvres et comme de ses marches et contre-marches dans cette entreprise effrontée : « Le roi ne

veut pas permettre la représentation de ma pièce, donc on la jouera. » Le 12 juin 1783, il fut près de l'emporter par surprise. Moyennant une tolérance tacite due à la protection du comte d'Artois, et sur une parole vague hardiment interprétée, il était parvenu à faire répéter sa pièce sur le théâtre des Menus-Plaisirs, c'est-à-dire sur le théâtre même du roi. Il y avait eu un certain nombre de répétitions à demi publiques : on allait passer outre et jouer. Les billets étaient distribués, por tant << une figure gravée de Figaro dans son costume. » Les voitures arrivaient à la file; le comte d'Artois s'était mis en route déjà pour venir de Versailles à Paris, quand le duc de Villequier fit signifier aux comédiens qu'ils eussent à s'abstenir de jouer la pièce, sous peine « d'encourir l'indignation de Sa Majesté. »

A cet ordre du roi, Beaumarchais, déçu et furieux, s'écria devant tous avec impudence: « Eh bien! Messieurs, il ne veut pas qu'on la représente ici, et je jure, moi, que plutôt que de ne pas être jouée, elle le sera, s'il le faut, dans le chœur même de Notre-Dame. >>

Ce n'était que partie remise. M. de Vaudreuil, l'un des patrons de l'auteur, obtint de faire jouer chez lui la pièce à Gennevilliers (26 septembre 1783), par les Comédiens - Français, devant trois cents personnes. La reine, pour cause d'indisposition, n'y put assister; mais le comte d'Artois, la duchesse de Polignac, y étaient. Toute cette fleur de l'ancien régime venai applaudir à ce qui la perdait et la ridiculisait. Beaumarchais, présent, était dans l'ivresse : « Il courait de tous côtés, dit un témoin 1, comme un homme hors de lui-même; et, comme on se plaignait de la chaleur, il ne donna pas le temps d'ouvrir les fenêtres et cassa tous les carreaux avec sa canne, ce qui fit dire, après la pièce, qu'il avait doublement cassé les vitres. >>

Fort de toutes ces approbations et presque de ces complicités, et sur un mot vague de M. de Breteuil, dont il s'était emparé comme d'une autorisation, Beaumarchais avait si bien fait qu'il avait persuadé aux comédiens de représenter sa pièce dans les derniers jours de février 1784; la répétition avait déjà eu lieu, et il fallut que le lieutenant de police (M. Le Noir) mandât l'auteur et les comédiens pour leur remémorer la dé

1. Madame Lebrun, au tome Ier, page 147, de ses Mémoires.

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