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A M. LE MARQUIS

DE FORTIA D'URBAN.

MONSIEUR,

Une absence de plusieurs mois et quelques travaux littéraires à terminer m'ont empêché de répondre plutôt à l'écrit remarquable que vous avez publié au mois de juillet dernier (1) au sujet d'une note de mon Supplément à la VIE DE MOLIÈRE par Voltaire (2), et de vous remercier sincèrement de tous les indulgents éloges que vous avez bien voulu y donner à mon faible travail sur notre pre

(1) Dissertation sur la femme de Molière, in-8°.

(2) Ce morceau est placé en tête de l'édition des OEuvres complètes de Molière, avec les notes de tous les commentateurs, l'Éloge de Molière, par Chamfort, sa Vie par Voltaire, et un commentaire nouveau par M. Jules Taschereau (8 vol. in-8°), publiée en 1823-24, par le libraire Lheureux.

La note qui a donné lieu à cette discussion n'est point de M. Bef fara, comme M. le marquis de Fortia l'a fait entendre. Elle est de moi, et j'assume la responsabilité des opinions qui y sont émises.

mier comique. Je m'empresse aujourd'hui de rentrer dans la discussion que j'ai fait naître, et si je ne puis me flatter de parvenir à répandre autant d'intérêt sur cette matière, naturellement aride, que vous avez su lui en prêter, je m'efforcerai du moins de la traiter avec la même clarté; j'y apporterai la même bonne foi.

Permettez-moi, Monsieur, pour le petit nombre de personnes sous les yeux desquelles cette lettre pourra tomber, peut-être aussi un peu pour notre mémoire troublée, d'exposer avec quelques détails le point en litige.

Selon tous les biographes, selon tous les commentateurs de Molière, selon une tradition non interrompue jusqu'en 1821, l'auteur du Misanthrope était né à Paris en 1620, dans une maison située sous les piliers des halles, il tenait le jour de Anne Boutet (ou Boudet), il avait épousé Françoise Béjart, née le 3 juillet 1638, de Madeleine Béjart, comédienne, et du comte de Modène.

Au commencement de l'année 1821 des recherches bien dirigées firent découvrir à M. Beffara des actes authentiques constatant que Molière est né le 15 janvier 1622, et non en 1620, dans une maison rue Saint-Honoré, près la Croix du Trahoir, et non sous les piliers des halles, que sa mère se nommait MARIE CRESSÉ et non ANNE BOUTET OU BOUDET; tous ces faits, en contradiction

évidente avec la tradition jusque-là reçue, ont été admis par vous, Monsieur, sans aucune hésitation dans les deux intéressantes Dissertations que vous avez publiées sur Molière et sur sa femme.

Une quatrième découverte de M. Beffara s'est trouvée moins heureuse auprès de vous, Monsieur; je veux parler de celle de deux actes non moins authentiques que les actes précédemment fournis, et qui prouveraient que Molière n'épousa point Françoise Béjart née le 3 juillet 1638 de Madeleine Béjart et du comte de Modène, mais bien Armande-Gresinde-Claire-Élisabeth Béjart née en 1645 de Joseph Béjart et de Marie Hervé sa femme, et par conséquent sœur et non fille de Madeleine Béjart. Ces faits résultent tant de l'acte de baptême de Françoise, qui sert à constater la différence des noms et de l'âge, que de l'acte de mariage de Molière et de l'acte de décès de sa femme (1). Il faut, Monsieur, pour combattre des actes revêtus, comme ceux-ci, de toutes les for

(1) Ces trois actes ont été découverts par M. Beffara; il a donné les deux premiers dans son excellente Dissertation sur Molière, publiée en 1821. Quant au dernier, il ne l'a découvert que postérieurement, et me l'a donné pour être inséré dans mon édition de Molière, où il figure, tome 1, page lxx. Nous les transcrivons ici tous les trois comme pièces justificatives.

<< Paroisse de Saint-Eustache, du dimanche 11 juillet 1638, acte de baptême de Françoise, née du samedi 3 dudiť mois, fille de

malités voulues, et pour les taxer de faux, des faits bien précis et bien évidents. Examinons donc ensemble si les raisons que vous avez développées dans vos deux brochures, et plus particulièrement dans la dernière, avec tant de talent et d'art, remplissent bien toutes ces conditions.

messire Esprit de Raymond, chevalier seigneur de Modène et autres lieux, chambellan des affaires de Monseigneur, frère unique du roi, et de damoiselle Madelaine Béjart, sa mère, demeurant rue SaintHonoré; le parrain, Jean-Baptiste de Lhermitte, écuyer, sieur de Vauselle, tenant lieu de messire Gaston, Jean Baptiste de Raymond, aussi chevalier, seigneur de Modène; la marraine, damoiselle Marie Hervé, femme de Joseph Béjart, écuyer. »

En marge de cet acte est écrit: Françoise, illégitime.

<< Paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, du lundi 20 février 1662, acte de mariage de Jean-Baptiste Poquelin, fils du sieur Jean Poquelin, et de feue Marie Cresé, d'une part; et Armande Gresinde Béjart, fille de feu Joseph Béjart et de Marie Hervé, d'autre part, tous deux de cette paroisse, vis-à-vis le Palais-Royal, fiancés et mariés, tout ensemble, par permission de M. de Comtes, Doyen de Notre-Dame et grand-vicaire de monseigneur le cardinal de Retz, archevêque de Paris, en présence dudit Jean Poquelin, père du marié et de André Boudet, beau-frère du marié, de ladite Marie Hervé, mère de la mariée, Louis Béjart et Madelaine Béjart, frère et sœur de la mariée. »

<< Paroisse de Saint-Sulpice, le second jour de décembre 1700, a été fait le convoi, service et enterrement de damoiselle Armande Gresinde Claire Élisabeth Béjart, femme de M. François Isaac Guérin *, officier du roi, âgée de 55 ans, décédée le dernier jour de novembre de la présente année, dans sa maison, rue de Touraine; et ont assisté audit convoi, M. Nicolas Guérin, fils de la défunte, etc., etc.

Second mari de la femme de Molière.

Vous dites d'abord, Monsieur, que ces actes de mariage et de décès sont en contradiction avec tout ce qu'on avait écrit sur Molière jusqu'en 1821, et je suis jusque-là entièrement de votre avis; mais vous pensez qu'il faut plutôt en croire la tradition que les actes, et j'ai le regret de ne pouvoir plus me ranger à votre opinion. En effet, Monsieur, comment préférer une tradition que vous regardez vous-même comme en défaut sur trois points importants, l'époque, le lieu de la naissance de Molière et le nom de sa mère, comment la préférer, dis-je, à des actes contre les quels rien ne peut faire concevoir aucun autre doute?

..Chamfort, las de s'entendre toujours opposer l'opinion générale, demandait un jour : Combien faut-il de sots pour composer un public? Ne pourrait-on pas demander aussi combien il faut d'échos infidèles pour constituer une tradition? Car pour laquelle des autorités, qui, d'après vous, composent celle-ci, professerez-vous une entière confiance? Est-ce pour celle de Grimarest, biographe, que vous citez en première ligne et dont l'ouvrage sur notre premier comique fourmille d'erreurs grossières et d'évidentes inexactitudes? Grimarest, qui, se prétendant instruit par Baron, le fut si peu ou si mal par ce grand comédien, qu'il est le premier tombé dans les trois erreurs

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