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« Messieurs les syndics, » Dans l'enthousiasme de la liberté qui em» brase toute la nation françoise, et qui nous » pénètre de reconnoissance pour les bontés de » notre auguste monarque, nous avons pensé » que nous vous devions un tribut de notre » gratitude. C'est dans le sein de votre répii» blique que M. Necker a pris le jour; c'est au » foyer de vos vertus publiques que son cœur » s'est formé dans la pratique de toutes celles » dont il nous a donné le touchant spectacle; » c'est à l'école de vos bons principes qu'il a » puisé cette douce et consolante morale, qui » fortifie la confiance, inspire le respect, pres» crit l'obéissance pour l'autorité légitime. C'est »• encore parmi vous, messieurs, que son âme » a acquis cette trempe ferme et vigoureuse » dont l'homme d'état a besoin, quand il se » livre avec intrépidité à la pénible fonction n de travailler au bonheur public.

» Pénétrés de vénération pour tant de qua» lités différentes, dont la réunion dans M. Nec» ker exalte notre admiration, nous croyons » devoir aux citoyens de la ville de Genève des » témoignages publics de notre reconnois» sance, pour avoir formé dans son sein un » ministre aussi parfait sous tous les rapports.

» Nous désirons que notre lettre soit consi» gnce dans les registres de la république, pour » être un monument durable de notre vénéra» tion pour votre respectable concitoyen. »

Hélas! auroit-on prévu que tant d'admiration seroit suivie de tant d'injustice; qu'on reprocheroit des sentimens d'étranger à celui qui a chéri la France avec une prédilection presque trop grande; qu'un parti l'appelleroit l'auteur de la révolution, parce qu'il respectoit les droits de la nation, et que les meneurs de cette nation l'accuseroient d'avoir voulu la sacrifier au maintien de la monarchie? Ainsi, dans d'autres temps, je me plais à le répéter, le chancelier de l'Hôpital étoit menacé par les catholiques et les protestans tour à tour; ainsi l'on auroit vu Sully succomber sous les haines de parti, si la fermeté de son maître ne l'avoit pas soutenu. Mais aucun de ces deux hommes d'état n'avoit cette imagination du cœur qui rend accessible à tous les genres de peine. M. Necker étoit calme devant Dieu, calme aux approches de la mort, parce que la conscience seule parle dans cet instant. Mais, lorsque les intérêts de ce monde l'occupoient encore, il n'est pas un reproche qui ne l'ait blessé, pas un ennemi dont la malveillance ne l'ait atteint, pas un jour pen'

dant lequel il ne se soit vingt fois interrogé luimême, tantôt pour se faire un tort des maux qu'il n'avoit pu prévenir, tantôt pourse placer en arrière des événemens, et peser de nouveau les différentes résolutions qu'il auroit pu prendre. Les jouissances les plus pures de la vie étoient empoisonnées pour lui, par les persécutions inouïes de l'esprit de parti.Cet esprit de parti se montroit jusque dans la manière dont les émigrés, dans le temps de leur détresse , s'adressoient à lui pour demander des secours. Plusieurs , en lui écrivant à ce sujet, s'excusoient de ne pouvoir aller chez lui, parce que les principaux d'entre eux le leur avoient défendu; ils jugeoient bien du moins de la générosité de M. Necker, quand ils crovoient que cette soumission à l'impertinence de leurs chefs ne le détourneroit pas de leur rendre service.

Parmi les inconvéniens de l'esclavage de la presse, il y avoit encore que les jugemens sur la littérature étoient entre les mains du gouvernement: il en résultoit que, par l'intermédiaire des journalistes, la police disposoit, au moins momentanément, de la fortune littéraire d'un écrivain , comme d'un autre côté elle délivroit des permissions pour l'entreprise

• des jeux de hasard. Les écrits de M. Necker, pendant les derniers temps de sa vie, n'ont donc point été jugés en France avec impartialité; et c'est une peine de plus qu'il a supportée dans sa retraite. L'avant-dernier de ses ouvrages, intitulé, Cours de morale religieuse, est, je crois pouvoir l'affirmer, un des livres de piété les mieux écrits, les plus forts de pensée et d'éloquence dont les protestans puissent se vanter, et souvent je l'ai trouvé entre les mains de personnes que les peines du cœur avoient atteintes. Toutefois, les journaux sous Bonaparte n'en firent presque pas mention, et le peu qu'on en dit n'en donnoit aucune idée. Il y a eu de même, en d'autres pays, quelques exemples de chefs-d'œuvre littéraires, qui n'ont été jugés que long-temps après la mort de leurs auteurs. Cela fait mal depenser que celui qui nous fut si cher a été privé même du plaisir que ses talens comme écrivain lui méritoient incontestablement.

Il n'a point vu le jour de l'équité luire pour sa mémoire, et sa vie a fini l'année même où Bonaparte alloit se faire empereur, c'est-adire, dans une époque où aucun genre de vertu n'étoit en honneur en France. La délicatesse de son âme étoit telle, que la pensée qui le tourmentoit pendant sa dernière maladie, c'étoit la crainte d'avoir été la cause de mon exil: et je n'étois pas près de lui pour le rassurer! Il écrivit à Bonaparte, d'une main affaiblie, pour lui demander de me rappeler quand il ne seroit plus. J'envoyai cette requête sacrée à l'empereur; il n'y répondit point : la magnanimité lui a toujours paru de l'affectation , et il en parloit assez volontiers comme d'une vertu de mélodrame: s'il avoit pu connoître l'ascendant de cette vertu , il eût été tout à la fois meilleur et plus habile. Après tant de douleurs, après tant de vertus, la puissance d'aimer sembloit s'être accrue dans mon père à l'âge où elle diminue chez les autres hommes; et tout annonçait en lui, quandil a fini de vivre, le retour vers le ciel.

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